Comment j’ai choisi la communication au féminin

Ça y est, je suis une adulte responsable. Je pensais pas que ça m’arriverait un jour, d’avoir ce poids qui repose sur mes épaules. Ah si, je me le suis déjà dit une fois, il y a 3 ans, quand j’ai adopté mon chat : « Bon Marie, déconne pas, t’es responsable d’un être vivant maintenant ». Rien à voir avec les animaux de compagnie de ma mère, hein, je lui laissais gérer tranquillement le choix du chenil pendant les vacances et les appointements vétérinaires. Voilà, la dernière fois où je me suis sentie responsable, c’était pour ça :

TianaGET ME FOOD HOOMIN

Il faut dire que les temps ont chanché. « De nos jours, c’est chacun pour soiiiiii« . Woh, Diane Tell, cette critique de la société basée sur l’individualisme quoi.

Alors voilà, avec mon chat, j’ai appris que ce n’est pas parce qu’on s’occupe de quelque chose de façon responsable et rigoureuse qu’on y trouve une quelconque gratification. « Oh, tu as changé ma litière parce que je suis un être incapable de nettoyer mes déchets tout seul ? Tiens, prends donc cette médaille/léchouille/ce ronron », n’a-t-elle JAMAIS dit.

Et bien quand on commence à intégrer de l’éthique et des valeurs dans son travail, c’est un peu pareil.

Au début, on se demande si ça en vaut bien la peine, parce que certaines personnes y sont indifférentes. Dans mon boulot, heureusement, ce n’est pas le cas puisque mes collègues semblent porter les mêmes idées sur le concept que je m’empresse de vous exposer.

Comment mon chat m’a rendue féministe

Vous n’êtes peut-être pas sans savoir que depuis quelques mois, je suis la responsable de la communication de l’association Animafac. Dans les grandes lignes, être respo com’, c’est veiller à la cohérence du plan de communication annuel, c’est faire connaître les activités de l’association de façon à ce qu’elle soit identifiée comme incontournable dans certains domaines. Or Animafac, en plus d’accompagner des milliers de bénévoles étudiants toute l’année, mène des projets et des réflexions sur 4 chantiers thématiques. L’un d’eux porte sur l’égalité femmes-hommes et a été un réel déclic dans ma culture féministe.

WOPOPOP commencez pas à me sauter dessus, j’ai écrit l’adjectif « féministe » parce que je suis pour l’égalité femmes-hommes et je considère qu’elle n’est pas effective dans notre société.

giphyJe ne suis pas pour la supériorité de la femme sur l’homme et je ne montrerai pas mes boobs.

Donc en construisant petit à petit mon auto-critique féministe de la société, j’ai commencé à changer d’attitude sur beaucoup de choses. Je parlais de mon humour dans mon dernier billet, mais je réagis également plus rapidement aux clichés sexistes véhiculés dans les médias et la publicité. Et puis, j’ai commencé à prendre l’habitude d’inclure les femmes dans ma façon de parler, dans mon écriture, en optant pour une syntaxe épicène. L’écriture épicène, c’est quand on s’adresse aux individus des deux sexes, en évitant l’exclusion des femmes dans ses discours par exemple.

Comment je suis devenue madame sans me marier

Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais très tôt, on nous a fait rentrer dans le crâne qu’en grammaire, le masculin l’emporte toujours sur le féminin. Je me rappelle avoir décontenancé mon enseignante lorsqu’elle nous avait appris cette règle de base : « Mais maîtresse, s’il y a plus de femmes que d’hommes, pourquoi on dit ‘ils’ ? » « C’est comme ça », avait-elle asséné. Ben non. C’est pas comme ça. C’est pas obligeay.

OK c'est rose mais c'est Mon Petit Poney.OK c’est rose mais c’est Mon Petit Poney.

Je ne me sens pas concernée quand un orateur ou une oratrice commence son discours par « bonjour à tous » au lieu de « bonjour à toutes et à tous ».

Je n’ai pas envie d’indiquer si je suis mariée ou non dans des formulaires où je dois choisir entre « mademoiselle » ou « madame » alors que monsieur n’a pas à sélectionner « demoiseau ».

Je trouve injuste qu’un concours élise « l’étudiant de l’année » au lieu d’élire « l’étudiant ou l’étudiante de l’année ».

Comment j’ai découvert qu’on était aussi sexistes dans les assos étudiantes

Je n’avais donc pas très envie de perpétrer ces injustices que je subissais moi-même au quotidien. Pour autant, je ne me doutais pas qu’il était si difficile de passer des mots aux actes. Car lorsque l’on communique, on veut envoyer des messages forts, efficaces, incisifs. Ils doivent souvent être concis, aussi faciles à lire qu’à retenir.

J’ai fait deux ans d’études de communication. Et à aucun moment, on ne m’a parlé de l’inclusion des publics dans mes messages, cette capacité à englober, à toucher toutes celles et ceux qui nous lisent potentiellement. Il ne s’agit pas de faire de la discrimination positive, il s’agit simplement de retranscrire la réalité telle qu’elle est. Même si ça ne plait pas à tout le monde. Surtout si ça ne plaît pas à tout le monde. REP A SA LE MINISTÈRE DE L’ÉDUC NAT. Bref, la réalité d’Animafac, c’est que 52% des bénévoles sont des jeunes femmes.

Pour illustrer ça, étudions ensemble une expression très à la mode dans le secteur asso : « Deviens acteur du changement ». On le lit partout, ça passe bien, ça sonne solidaire, c’est concis, efficace, limite ça te ferait culpabiliser de pas faire un don annuel à l’association pour le recensement des pigeons morts écrasés dans le 5ème arrondissement. Le problème de cette injonction, c’est qu’elle véhicule un message subliminal.

the_coolest_inside_facts_about_21Comme dans Fight Club, mais sans les zboubs.

Ce message subliminal qui n’est pas forcément voulu par l’auteur.e au départ, c’est qu’un homme peut devenir plus aisément acteur du changement qu’une femme. Remplacez par « Deviens actrice du changement » et re-jugez. Quelles impressions ce message féminisé dégage-t-il, en comparaison avec le masculinisé ?

Prenons un autre exemple. Il m’est souvent arrivé de lire dans les chartes universitaires régissant la vie associative sur le campus que « le président » ou « le trésorier » devait être « inscrit » dans l’établissement pour bénéficier d’aides. Les statuts des associations reproduisent très souvent ces représentations. Pourtant, 42% des dirigeants associatifs étudiants sont des femmes. Cela signifie-t-il que les femmes sont moins légitimes à ces postes à responsabilités ? En tout cas, ça souligne qu’on ne fait pas l’effort d’inverser la donne.

« En même temps, le masculin, c’est le neutre », rétorquerez-vous. Fort bien. Mais lorsque 52% d’étudiants sont des étudiantes, pourquoi le féminin n’est-il pas mentionné ? Et si le masculin, c’est le neutre, qu’est-ce que le féminin ?

Simone (« on-ne-nait-pas-femme-on-le-devient ») de Beauvoir, auteure du fameux « Deuxième sexe » écrit :

« Le rapport des deux sexes n’est pas celui de deux électricités, de deux pôles : l’homme représente à la fois le positif et le neutre, au point qu’on dit en français « les hommes » pour désigner les êtres humains, le sens singulier du mot ‘vir’ s’étant assimilé au sens général du mot ‘homo’. La femme apparait comme le négatif, si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité. »

Mot-dièse #amédité, comme disent les vrais.

Comment j’ai galéré à créer une communication dite « inclusive »

Le constat est donc sans appel : nous avons des progrès à faire en matière d’inclusion des femmes dans nos discours. Et le changement de mentalité va être long et douloureux. Mais le jeu en vaut la chandelle. Car il existe une réelle crise de représentation des femmes dans certains domaines et il est urgent de montrer à chacune d’entre elles qu’elle a autant de légitimité à étudier les sciences, de s’exprimer en tant qu’experte ou de devenir conductrice de trains qu’un homme.

sheldon

LIKE si t’as toujours rêvé de monter dans la cabine conducteur d’un métro.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans les médias, 20% des personnes présentées comme des experts sont des femmes. 0,5 université française porte le nom d’une femme (il s’agit de l’université Pierre et Marie Curie). 73% des élèves en écoles d’ingénieur sont des hommes.

Alors oui, la responsabilité de cette situation est partagée. Mais à notre niveau, nous pouvons contribuer à changer les choses, surtout dans les métiers de la communication, dans lesquels nous sommes prescripteurs de tendances.

De mon côté, j’ai donc opté pour plusieurs méthodes :

– j’ai adopté l’écriture épicène systématique. Dans mes injonctions et dans ma communication globale, je parle des « actrices et des acteurs » ou des « étudiant.e.s ».

– j’essaie de véhiculer des modèles de représentation divers et non normés. C’est le pari qu’on a fait sur la vidéo de présentation de notre MOOC « Créer et développer son association étudiante », dans laquelle une étudiante souhaite lancer un atelier de réparation de vélos, une activité manuelle qu’on prêterait plus volontiers à des hommes.

Je ne dis pas que c’est toujours facile à faire. C’est même une sacrée prise de tête car doubler les mots ou ajouter des points ralentit la lecture et va à l’encontre des pratiques de communication qu’on nous apprend traditionnellement. Mais je doute vraiment que la féminisation altère la qualité des messages. Et hey, j’ose croire que parfois, on suscite aussi de nouvelles vocations !

Et vous, quelles sont vos pratiques pour inclure les femmes dans vos messages ?

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2 Commentaires

  1. Salut ! Je viens juste de découvrir ton blog (et toi avec)(merci la Nuit Originale) et cet article en particulier est vraiment *VRAIMENT* génial. (Donc déjà bravo.) Je suis dans des études de com aussi et c’est un peu mon combat de tous les jours, alors que les autres trouvent ça inutile. Je me posais quand même une question en te lisant : effectivement, il faut toujours essayer de produire des messages les plus directs et clairs possibles, alors comment arriver à inclure le féminin sans perdre de cette force ? Parce que « deviens acteur du changement », c’est court, ça claque. Alors que « deviens acteur ou actrice du changement », c’est inclusif et égal à tous, mais ça casse le rythme comme pas possible. Bon voilà, ça résume un peu le combat éternel de la communication, pour moi.

    • Salut et merci 🙂

      Tu touches exactement le fond du problème ! Je ne suis pas une spécialiste de ce qu’on appelle la communication responsable mais je crois qu’il faut trouver un équilibre entre les codes de la com et les valeurs que tu défends.
      Dans ma structure, on a opté pour plusieurs solutions. Comme tu le dis, utiliser des messages comme « deviens actrice ou acteur » a beaucoup moins d’effet. Du coup, on évite tout bonnement ce genre de formulations. Quand on veut neutraliser sur des messages de com bruts comme des punchlines, on essaie de recourir à des formulations épicènes. On insère des mots neutres comme « personne », par exemple.

      Peut être que ce document de la CGT pourra éclairer tes lanternes !

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