Internet et YouTube peuvent être des environnements incroyablement bienveillants et épanouissants. Ils nous permettent de nous lier avec des inconnu.e.s avec lesquels nous partageons les mêmes références et la même culture. Mais pas forcément les mêmes standards sociaux. Et les commentaires sur YouTube en sont un symptôme particulièrement… marquant.

C’est l’histoire d’un mec qui lit ses commentaires sur YouTube

Les vidéastes sont parfois confrontés à de réelles difficultés avec leurs publics. Bien qu’ils soient souvent de la même tranche d’âge, les consommateurs de vidéos sur YouTube n’ont pas le même vécu ni le même rapport aux mondes virtuels. S’adapter à leurs goûts, continuer à parler à toutes et tous est un travail de longue haleine, mais ce n’est rien en comparaison du travail de modération et d’interaction. Les vidéastes se remettent sans cesse en question. Pour ce faire, les commentaires sur YouTube peuvent être vus comme une aubaine : ils leur permettent de recueillir les critiques positives ou négatives à l’état brut.

Il ne passe pas un jour sans que des fans harcèlent des vidéastes comme Antoine Daniel pour savoir quand sortira leur prochaine vidéo. Statistiquement, plus la chaine est suivie, plus les invectives se font pressantes. Noyés dans la masse, les commentateurs tentent d’attirer l’attention avec des propos bordeline, passifs-agressifs, voire carrément violents.

Avec le temps, ils deviennent également plus exigeants vis-à-vis de la qualité de réalisation des vidéos. Une production récente de Golden Moustache a ainsi été vivement critiquée car sa réalisation était volontairement basique : il s’agissait d’une parodie des vidéos de karaté que l’on trouve sur le net et dont la qualité laisse généralement à désirer.


Les commentaires ne se sont pas fait attendre.

commentaire youtube 1Un avis argumenté

2REMBOURSEZ

C’est l’histoire d’une meuf qui lit ses commentaires sur YouTube

Aude Gogny-Goubert, une comédienne passée par le Palmashow et que l’on retrouve aujourd’hui chez Golden Moustache expose son rapport aux commentaires sur YouTube dans le dernier podcast de L’Originale. Et elle constate que si personne n’est épargné, les femmes sont victimes de remarques particulièrement violentes.

« Le pire commentaire que j’ai reçu, c’est : ‘Une vraie pute. Si je la croise je la viole jusqu’à la couper en deux’. »

Le constat n’est pas nouveau. En 2013, Slate y avait consacré un article et avait relaté les propos de Megan Corbett, du site Wonderly :

« Avec les femmes, les attaques sont plus personnelles. Les gens ont tendance à devenir tout de suite vraiment horribles et violents, et c’est effrayant pour les femmes. Pour les hommes, c’est plutôt “ta gueule, t’es con”, mais pour les femmes, cela semble plus réel, car beaucoup d’entre elles ont déjà subi ça dans la vraie vie. »

 

La vidéaste Ginger Force a d’ailleurs consacré une de ses dernières réalisations aux femmes sur YouTube.

Auparavant, elle avait fait un « Pavé dans la mare » sur le viol et les violences conjugales. Dans cette vidéo de sensibilisation, elle raconte son propre vécu et s’expose. Certains commentaires sous sa vidéo ont malheureusement été particulièrement violents.

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Plusieurs personnes se sont également exprimées en jugeant les faits qu’elle racontait. Parmi elles, seule une d’entre elle est venue s’excuser par la suite. Certains propos l’ont même poussée à porter plainte. Aujourd’hui, elle confie essayer de plus en plus de « s’épargner » mais elle reste régulièrement attaquée en raison de ses positions féministes. Elle constate elle aussi que sur YouTube, les attaques ne portent pas sur les mêmes choses selon que l’on soit une femme ou un homme :

« Les remarques que reçoit mon copain sur sa chaine touchent à sa ‘virilité’. Pour les femmes, on trouve plus de critiques sur leur apparence et leur sexualité ».

Selon elle, c’est en partie la fausse proximité créée par les pratiques sur YouTube qui amène certaines personnes à se sentir intouchables ou à écrire des commentaires qui dépassent leur pensée.

Je stalke, tu stalkes, il/elle stalke

Pour peu qu’ils ou elles soient actifs.ves sur les réseaux, les proches des vidéastes sont également particulièrement exposés aux remarques des suiveurs ou suiveuses. Julie (son nom a été modifié) est la compagne d’un vidéaste qui capitalise plusieurs millions d’abonnés. Elle raconte qu’elle a été contactée à plusieurs reprises par des inconnu.e.s :

« Certaines personnes sont justes curieuses, elles veulent savoir pourquoi ‘j’ai le privilège d’être suivie par les saints-Youtubers’, d’autres en profitent pour avoir des informations sur lui, sur ses vidéos, d’autres m’envoient des compliments pour essayer de se faire bien voir et d’autres sont plutôt violentes mais discretes avec des messages indirects du genre ‘elle est vénale’. »

Bonne ambiance. De tels débordements repositionnent la barrière de la vie privée sur internet. Dans cette situation, il faut alors recalibrer ses profils, moins s’exposer, éviter les mentions directes avec le ou la vidéaste pour préserver une partie de son intimité.

Julie raconte que certaines de ses connaissances ont aussi changé d’attitude à cause de la notoriété de son compagnon :

« C’est un changement global, toujours vouloir être aux mêmes soirées que moi, vouloir passer en backstage à des événements, toujours m’envoyer des messages pour tout et n’importe quoi… J’ai l’impression d’être plus considérée comme un moyen d’atteindre quelque chose plutôt qu’une personne ».

Faut-il supprimer l’anonymat sur internet ?

Alors vous allez me dire : « Woh, c’est C H A U D ». Oui. Mais pas inéluctable. Et pour cela, il ne faut pas se tromper de combat.

Contrairement à une idée commune, il ne me semble pas que l’anonymat sur internet soit la cause des remarques déplacées, des discours intolérants voire des discours de haine.

Dans un très bon article intitulé « Pourquoi internet est-il trop souvent hostile aux femmes ? », Le Monde déconstruit certaines idées reçues :

« L’anonymat et le pseudonymat ne sont pas les principaux responsables du harcèlement, estime Katherine Cross, doctorante en sociologie. Certains des commentaires les plus haineux repérés sur Facebook, par exemple, sont en effet écrits par des personnes s’exprimant sous leur véritable identité.’

Il est très facile avec Internet d’écrire à des célébrités ou à des gens que l’on ne connaît pas, et d’accéder à leur vie privée’, détaille Amanda Luz, journaliste chez MdeMulher, un réseau brésilien de sites Internet destinés aux femmes. Les auteurs d’attaques misogynes ou haineuses ne sont pas nécessairement des individus sanguinaires ou déséquilibrés, et ‘n’ont pas toujours conscience du fait que leurs commentaires peuvent faire mal’, explique-t-elle. »

En réalité, le problème est bien plus complexe que l’anonymat. Le problème, c’est la perception qu’ont les gens d’internet. En associant « virtuel » à « pas réel », ils se défont des conventions sociales et font fi des lois.

« Les gens pensent qu’Internet, ce n’est pas réel, mais c’est faux. »

Comme pour tous les discours de haine sur internet, il n’existerait donc que deux solutions :

  • sensibiliser
  • dénoncer

Les actions de sensibilisation sont de plus en plus nombreuses, notamment sur Twitter et dans les médias. La question du traitement des femmes sur internet n’est pas émergente mais elle est plus systématiquement évoquée dans les rassemblements professionnels.

Quant à la dénonciation, elle doit permettre de casser l’impression de toute puissance que certains trolls ressentent à force de rester impunis. En France, les condamnations pour propos illégaux sur le net sont quasiment inexistantes, ce qui renforce un sentiment d’impunité.

Et là dessus, comme il m’arrive souvent de l’écrire sur ce blog, il n’y a pas que les jeunes à éduquer.

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