Les digital natives n’existent pas. Tiens, je sens que j’ai titillé votre attention, là. Pas étonnant : la définition ne cesse de faire débat. Même Marc Prensky, le papa de l’expression, la regrette aujourd’hui. Et pour cause. Revenons ensemble sur ses implications.

Dans son ouvrage  « Digital natives, digital immigrants« , Marc Prenksy décrit la génération d’étudiants que les enseignants voient débarquer en classe :

« Today’s students represent the first generations to grow up with this new technology. They have spent their entire lives surrounded by and using computers, videogames, digital music players, video cams, cell phones, and all the other toys and tools of the digital age.

[…] It is now clear that as a result of this ubiquitous environment and the sheer volume of their interaction with it, today’s students think and process information fundamentally differently from their predecessors. […] Our students today are all “native speakers” of the digital language of computers, video games and the Internet. »

Les natifs numérique sont donc nés avec les nouvelles technologies. Le numérique serait si constitutif de leurs existences qu’il aurait même transformé leur façon d’appréhender les informations.

Nous sommes en 2001 aux États-Unis. En France, l’utilisation d’internet et la possession d’équipements informatiques restent alors réservées aux classes moyennes aisées.

internetSuper cool Brandon !

Pourtant, rapidement, les journalistes s’approprient gaiement le raccourci linguistique. Chouette, une expression pour désigner les jeunes ! En plus, c’est bien vrai ma bonne dame, entre leurs jeux vidéo, leurs téléphones portables, leur internet là, ils savent plus où donner de la tête les petits jeunes, ils ne lisent plus, n’écoutent plus en classe, RAHLALA tout se perd.

Nés comme ça

C’est l’idée de « natif » qui me dérange le plus dans cette expression. Comme si les évolutions technologiques avaient entamé des mutations dans nos cerveaux qui nous permettraient de saisir des choses que les vieux ne capteraient pas.

C’est un peu comme si à la commercialisation des premières voitures, on avait sorti que les nouvelles générations sauraient mieux les conduire que leurs aînées. On les aurait appelé comment ? Les automobile natives ?

Un auto native dans son environnement naturelUn auto native dans son environnement naturel

Pourtant, aujourd’hui, rien ne prouve qu’en fonction de notre tranche d’âge, nous appréhendons les nouvelles technologies différemment. Si vous avez des études qui montrent que le cerveau des jeunes d’aujourd’hui est physiquement différent des jeunes des années 80, faites tourner. 

J’peux pas j’ai pas de main

Et puis S-É-R-I-E-U-S-E-M-E-N-T (vous avez remarqué, j’ai écarté les lettres, c’est que ça me tient à cœur). Il n’y a rien de plus agaçant que de se manger le mot « digital » à longueur de temps. L’amalgame est quotidien : des milliers de Français utilisent l’adjectif digital au lieu de numérique. Et ça, quoiqu’en dise le Larousse, c’est nul.

pas de mains

« J’peux pas j’ai pas de main » gningningnin

Digital, en français, c’est dérivé de l’expression « compter avec les doigts ». Donc quand vous dites que vous travaillez dans le digital au lieu de numérique, pour moi ça signifie que vous comptez les doigts. Ou que vous vous croyez au fucking Québec avec votre franglais.

Oui, je suis prête à lancer une pétition et à saisir l’académie française, j’ai peur de rien.

Des digital natives qui bousculeraient l’ordre pré-établi

Comme tout bon mythe, celui des digital natives a deux caractéristiques : il généralise un concept et des attitudes à une génération entière, mais surtout, il fait passer la population en question pour une sacrée source d’emmerdes.

Comme je vous le disais, les digital natives de Prensky sont nés dans le contexte éducatif. Ce n’est pas possible, il y a un truc qui a changé, les élèves n’apprennent plus comme avant, le dialogue avec les enseignants est rompu. Ils ne « parlent plus le même langage ». Dès lors, comment les enseignants peuvent-ils adapter leur posture à cette nouvelle génération d’élèves ?

studentsSi vous voulez la réponse à cette question, lisez Prensky, car ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas sa proposition, mais le sous-entendu de son interrogation : comment correspondre aux attentes de jeunes qui remettent en question l’ordre pré-établi dans l’École ? Ces nouveaux élèves bousculeraient les mœurs, les idées et des décennies d’analyses pédagogiques. En revanche, ce qui ne change pas depuis le début du 20ème siècle, c’est la perception des « nouvelles » technologies de l’information.

Video killed the radio star

Quelle horreur, la radio envahit les foyers et dévoie la vraie information, celle délivrée par les journaux ! Seigneur, comment va survivre la sacro-sainte radio face à l’avènement de cet outil abrutissant qu’est la télévision ! Mon dieu, quelle ignominie que ces nouvelles technologies qui violent nos enfants !

Bienvenue dans le joyeux monde de la culture de masse. De tous temps, les moyens d’information démocratisés ont fait couler l’encre des plus ou moins grands observateurs.

« L’usage des moyens modernes de communication est un moyen de contrôler ces entités incultes et violentes que constituent les masses »,
déclarait Gustave Le Bon, un sociologue qui aurait inspiré Hitler ou Mussolini.

Trop aimable Gustave, maintenant que j’ai eu ma dose de culture du jour, je retourne lire mon Voici et mater Secret Story 28.

Les nouveaux médias de masse n’ont donc jamais été épargnés par les « libres penseurs ». La nouveauté leur a toujours fait peur, surtout lorsqu’elle séduisait un public incontrôlable, divers, massif et spontané. Les jeunes, comme leurs aînés, correspondent assez bien à cette définition de masse informe et insaisissable.

Aujourd’hui, il y a autant de pratiques numériques et médiatiques qu’il existe de jeunes. Certains exècrent Facebook, fuient les smartphones, s’adonnent à des échanges épistolaires et ne sont pas capables d’ouvrir une session Windows. D’autres sont des développeurs d’applications autodidactes depuis leurs 12 ans, ont des communautés virtuelles qui se comptent par milliers, s’amusent à démonter et remonter leur tour PC ou entretiennent des blogs très influents. Et puis il y a les jeunes « du milieu », ceux qui postent plus ou moins de contenu sur Facebook, prennent certaines infos glanées sur le net pour argent comptant ou au contraire, s’amusent à les démonter, ceux qui mettent des hashtag à toutes les sauces et apprécient les vidéos de YouTubers. Bref, en la matière, il n’y a pas un profil de jeune, mais bien des milliers !

C’est pour ça qu’il est bien commode de réduire cette population jeune à une expression conceptuelle. En fait, c’est même une erreur très humaine.

Le stéréotype, cette flemmardise du cerveau

Quand j’étais en master 1 d’info-com, j’avais été particulièrement marquée par un cours sur les représentations sociales, les préjugés et les stéréotypes qui sont trois termes désignant trois mécanismes différents. J’y avais appris que le stéréotype était en réalité une sorte de mécanisme d’auto-défense du cerveau qui consiste à étiquetter, à mettre dans des cases des catégories de personnes afin de lui faciliter la tâche de compréhension de son environnement complexe. En gros, pour comprendre une communauté ou un groupe de personnes, le cerveau va simplifier au maximum leur représentation.

Stephen Fry, ambassadeur en chef de la lutte contre les stéréotypesStephen Fry, ambassadeur en chef de la lutte contre les stéréotypes

Selon Doise, Deschamps et Meyer, « une des conséquences de la catégorisation sociale est que nous accentuons les différences entre les personnes appartenant à des groupes distincts et que nous minimisons les différences entre les membres d’un même groupe ».

Ce qui est fascinant avec les stéréotypes, c’est leur capacité de résistance à tout contre exemple ou à toute nouvelle argumentation. Par exemple ? Bon allons-y. Essayez de démonter les idées suivantes chez un interlocuteur ou une interlocutrice : les femmes ne sont pas plus sensibles émotionnellement que les hommes. Les homosexuels masculins ne sont pas efféminés. Les rousses et les roux ne sentent pas mauvais. Les russes n’ont pas de penchant pour la bouteille. M’voyez ?

Pour moi, l’idée que la nouvelle génération est « digital native » véhicule un stéréotype. Au risque de vous décevoir, je ne pense pas que les enfants des années 2000 soient nés avec une souris dans les mains et pour moi, l’exception, ce sont les jeunes qui maitrisent très bien les outils numériques !

Mais alors Jamie, pourquoi le mythe perdure ?

Pour plusieurs raisons. D’une part, parce que ce stéréotype souffre du syndrome de la prophétie autoréalisatrice. L’effet placebo des médicaments est un exemple de prophétie autoréalisatrice. Il s’agit d’un processus inconscient qui amène les individus à reproduire un effet que l’on leur a fait croire (pour l’effet placebo, on vous fait croire que vous allez guérir, ce qui peut amener à ce résultat). L’exemple que ma prof de Master 1 avait pris était assez parlant. Elle nous avait parlé des jeunes habitant dans des quartiers dits « difficiles ». En présence d’une caméra, ceux-ci se mettaient quasi systématiquement à reproduire l’image que les médias véhiculent d’eux : ils surjouaient le rôle qui leur était attribué à la télévision, sans que cela ne corresponde à leur attitude naturelle ou habituelle.

Les jeunes désignés comme des digital natives souffrent de ce syndrome. Nombre d’entre eux et elles se présentent dans leurs candidatures à des postes web comme des « digital natives » particulièrement « à l’aise avec les nouvelles technologies »… très simplement parce que c’est ce qu’on leur martèle depuis une dizaine d’années !

La deuxième raison à la persistance de cette idée, c’est que ses illustrations sont particulièrement marquantes ou choquantes. Internet recèle de vidéos de plus ou moins bonne qualité qui mettent en scène des bébés (moins de 3 ans) glissant leurs doigts sur des tablettes tactiles comme s’ils avaient fait ça toute. leur. vie.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=MGMsT4qNA-c]

Discutez avec de jeunes parents, ils vous expliqueront comment leur enfant a cru que l’écran d’ordinateur fonctionnait comme une tablette tactile… Les histoires de ce type sont particulièrement persistantes. Cela s’explique par le fait qu’elles impliquent des enfants en bas âge et qu’elles sous-entendent un changement profond de nos pratiques, et j’irais même plus loin : un changement profond de la perception de notre environnement proche.

Honnêtement, la seule chose qui me choque dans ces vidéos, c’est que des parents laissent leur bébé avec des tablettes si longtemps qu’ils en connaissent les codes. Sous trois ans, les écrans, c’est niet, ça ne fait que pourrir le cerveau. La maitrise des tablettes ou smartphones de ces enfants n’est pas innée, c’est simplement un formatage de pensée et une répétition des gestes. À 3 ans, on pouvait me faire chanter de tête n’importe quelle chanson de Disney, est-ce que ça a fait de moi une Disney native ? Non. C’est juste que mon jeune cerveau était prêt à amalgamer plus facilement ces informations.

Ce rêêêêveuuuh bleuuuuuCe rêêêêveuuuh bleuuuuu

Enfin, selon moi, la troisième raison pour laquelle le mythe perdure, c’est un besoin de créer une fracture générationnelle. Pour trouver et justifier sa place dans le monde, chaque groupe de personnes, chaque génération a besoin de se positionner « à la différence de ».

J’ignore s’il s’agit d’un concept sociologique, à vrai dire je n’ai pas vraiment creusé la question car il s’agit plus d’une impression. Mais là aussi, en résonance à l’idée que les digital natives sont des stéréotypes, il s’agit d’un moyen pour les aînés d’appréhender une génération née sous d’autres hospices, la « génération qui n’aura connu que la crise ». [SPOILER ALERT : on est en crise depuis le début des temps !] Il fallait bien qualifier cette génération de jeunes gens et OH, comme internet s’est démocratisé en même temps, il serait bien commode que cela ait profondément influencé leurs habitudes !

Vers une sagesse numérique collective ?

Je n’ose pas croire que j’aurais réussi à vous faire changer d’avis sur la question. Mais reconnaissons tout de même que si certaines personnes sont plus ou moins à l’aise avec les nouvelles technologies, la fracture numérique demeure intra- et intergénérationnelle.

Marc Prensky s’est rattrapé sur son concept de digital native et préfère aujourd’hui parler de « sagesse numérique ».

« La sagesse numérique, c’est la capacité de prendre en compte le plus grand nombre de facteurs, les analyser correctement et s’en servir à des fins bénéfiques et utiles. Elle nous oblige à combiner ce que les cerveaux humains font bien à ce que les machines font mieux, pour arriver à la meilleure symbiose homme-machine. »

Finalement, qu’une génération de natifs du numérique existe ou pas, peu importe. Ce qui compte en revanche, c’est qu’une réelle distinction soit faite entre maitriser l’outil informatique et l’utiliser en connaissance de cause.

Le défi est au moins à la hauteur de la (fausse) polémique.

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