Education aux médias : il y a urgence… à stopper l’alarmisme.

danger catComme dans le champ général de la pédagogie, il existe mille façons d’éduquer aux médias. Certains aiment mettre l’apprenant au cœur du projet, d’autres préfèrent la voie passive, d’autres encore encouragent la co-construction et l’échange entre l’apprenant et le formateur. L’éveil des organismes et institutions sur les enjeux de l’éducation aux médias amène parfois les acteurs à se rapprocher d’une démarche de prévention des risques.

La volonté de départ est pourtant bonne : les organismes qui s’ancrent dans une stratégie de prévention des risques font le constat que les nouvelles technologies développent de nouveaux usages et ils souhaitent prévenir les éventuels abus. Prévenir plutôt que guérir, comme le dit l’adage. Et c’est vrai que quand on voit comment certains enfants utilisent Internet, on se dit qu’il y a du boulot.

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Benjamin Lasnier, 13 ans, 1 million de followers sur Instagram

Ce positionnement est partagé par quelques acteurs qui interviennent en milieux scolaire ou professionnel.

Les dangers de l’Internet et les choco BN

L’exemple le plus criant de l’éducation aux médias alarmiste est sans doute celui décrit en 2011 par Alexis Kauffmann, un enseignant en lycée (je concède que ce billet date un peu, mais je le trouve assez représentatif des discours que j’ai eu l’occasion d’entendre à d’autres occasions). Dans son billet « Quand Calysto passe au lycée, les élèves se demandent s’il ne faut pas arrêter Internet !« , il narre une séance délivrée par l’association Calysto dans sa classe. Il relève à cette occasion des approximations voire des informations erronées qui servent les propos alarmistes de l’intervenant : l’Internet et le piratage, c’est le mal. 

Un autre prof pose la question suite aux diapos concernant le streaming et le direct download, peut-on (les autorités) aller voir dans mon disque dur ?

Lui – Oui bien sûr !

Moi, me sentant obligé de réagir alors que je ne voulais plus – Non c’est faux, il faut l’avis d’un juge, la police ou la gendarmerie doit avoir une commission rogatoire pour examiner le contenu de votre ordinateur.

Il évoque une séance durant laquelle l’intervenant souhaitait « frapper les esprits, faire réagir (rires) puis engueuler méchamment, culpabiliser, provoquer un sentiment de honte (en invoquant par exemple la sexualité hésitante des ados), affirmer sa connaissance sans faille en invoquant des sources bétons mais invérifiables, et abuser des arguments d’autorité sans justifier leur raison d’être. »

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Quand on pousse un peu les recherches, le lexique employé par l’association sur son site Génération numérique a de quoi donner envie de s’enfermer dans un bunker à vie avec une réserve de Nutella, de choco BN et d’eau citronnée. Dans le genre demi-mesure, on y trouve notamment :

  • des titres comme « Quand le porno arrive sur le portable de nos ados » (on notera le sujet « nos » qui pousse à l’identification du parent et le diminutif « porno » synonyme ici de vulgarité)
  • l’utilisation systématique de locutions adverbiales : « Les blogs et réseaux sociaux sont de plus en plus consultés afin de rechercher des informations sur les individus »
  • l’omniprésence (angoissante à la fin !) du champ lexical des risques (addiction, prévention, dangers, devoirs)risques
  • des jugements de valeur : sur la page d’accueil, on peut lire que « l’opération ‘Génération Numérique’ [nous] permettra d’informer les élèves et d’aider les professeurs et les parents à mieux vivre l’ère numérique ! ». (Parce qu’on la vit très très mal l’ère numérique ouain ouain.)

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Internet viole nos enfants sur Ask.fm !

Dans le même genre, j’étais tombée avec effroi sur le site nosenfants.fr tenu par Jacques Henno, un consultant/conférencier qui donne à peu près autant envie de faire un autodafé d’ordinateurs. Sans surprise, on retrouve dans les rubriques le très peu anxiogène item « Les dangers du net ». Son attention et ses conseils protectionnistes se concentrent notamment sur des plateformes et des supports, tels que Facebook, les jeux vidéo, Internet (INTERNET), Twitter, Instagram… Il y donne des « conseils pratiques », « de bon sens » pour éviter que NOS enfants se fassent violer en 2.0.

Pourquoi ça marche ? Parce qu’il brande son discours et est donc repéré par les médias comme une pointure de ces questions… Alors même qu’il n’a aucune qualification pure en éducation aux médias, Henno légitime ses prises de position par son statut de journaliste. Il répond directement aux « questions que les parents se posent », publie des livres aux jolies couvertures et passe dans 100% Mag de M6. Mieux que de nombreux experts ou chercheurs, il vulgarise et se markete grâce à des chiffres choc. « 90 questions, 45 questions », ça plait à l’internaute ça. Voilà d’où il tire sa légitimité.

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Un papa et une maman au foyer

C’est tragique car les messages qu’il véhicule sont d’un puritanisme désolant. Et quand on lit toutes ses recommandations, on a l’impression désagréable qu’il s’adresse à des parents au foyer, qui n’ont rien d’autre à faire que de s’occuper de leurs enfants.

« – Surtout, pas d’écran (télévision, ordinateur, jeux vidéo…) le matin avant que les enfants n’aillent à l’école. Et pas d’écran non plus le soir après le dîner, avant qu’ils ne s’endorment.

– Si possible, posez des limites simples pour l’utilisation des écrans : par exemple «Tu peux faire une demi-heure de jeux vidéo, mais uniquement le samedi et le dimanche » ou «Tu peux regarder une demi-heure de dessin animé par jour, mais uniquement après avoir fini tes devoirs et avant le dîner»

– Ne donnez pas votre vieux smartphone à votre enfant : il pourrait s’en servir pour surfer sur Internet ! »

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omagad no way

Dans la partie « conseils pour des adolescents » (nous parlons donc bien de jeunes de 11 à 18 ans, n’est-ce pas ?), il propose de « contrôler à distance l’activité« .

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Mode Big Brother On

Enfin, les références qu’il utilise sont à la limite de l’obsolescence. Que penser de son article du 6 juin 2013 sur la sécurisation des profils sur Ask.fm ? De son choix de sécuriser les contenus de Bing, avant de proposer le paramétrage pour Google ? On attend avec ferveur ses articles sur les dangers de Google+ et des chats AIM !

Accompagner plutôt que faire flipper

Alors oui, on peut aussi adopter une autre stratégie. Se dire que les parents et les enfants ne sont pas aussi débiles que ce genre de discours essaie de nous le faire croire. Qu’une autorégulation, qu’une prise de recul intelligente des citoyens est possible, et qu’elle ne passe pas nécessairement par le tout-interdit. Il s’agit alors d’accompagner la prise de conscience des publics et non pas de leur marteler une façon de penser, ce qui est une position aisée à prendre face à des publics démunis vis-à-vis des nouvelles technologies.

Il faut éviter l’alarmisme à tout prix car il n’est pas plus efficace qu’une autre méthode. Pire, il peut braquer les jeunes, les amener à la transgression de règles jugées trop strictes. On peut développer l’esprit critique des citoyens en les accompagnant dans cet apprentissage. Appuyons-nous sur la créativité et la liberté de penser de chacun, croyons en la capacité des jeunes à apprendre à ne pas franchir les limites en s’auto-régulant intelligemment. Légitimons la webculture qui est un formidable espace d’imagination, d’innovation et d’inventivité. Enfin, apprenons en faisant. Le learning by doing donne des résultats formidables dans le champ de l’éducation aux médias, comme en témoignent les retours très positifs des élèves de mon ancien collège qui a mis en place une option permettant aux jeunes de réaliser des reportages.

« J’ai aimé l’option PEM car elle m’a aidé en rédaction en français, grâce à l’écriture des articles. J’ai testé le montage vidéo, mais j’ai préféré la rédaction, car cela nous permet de nous exprimer à travers les articles. » Luigi

« L’ambiance de travail est très bonne, les professeurs viennent nous aider individuellement. On a analysé des journaux télé, ce qui change des cours normaux. De plus, nous sommes plus détendus ». Pierre

Alors, qu’attendons-nous pour faire les choses avec les citoyens ?

> L’article de Ados 3.0 sur Benjamin Lasnier

EDIT : Suite à une conversation téléphonique avec M. Henno, j’ai supprimé quelques termes qui pouvaient laisser penser que son travail n’était pas fourni par des recherches (dans le cadre de la loi sur la liberté de la presse de 1881). Je précise que j’ai écrit cet article à partir de données publiées sur son site (et non sur ses livres et conférences), sans démarche exhaustive (pas d’entretien avec M. Henno) car je ne suis pas une journaliste mais une citoyenne qui s’interroge. Pour autant, les informations de cet article sont aussi proches de la réalité que possible.
Je maintiens cependant mon avis sur les problèmes de cette méthode de prise de conscience par les risques ainsi que les éventuels traits de second degré que j’ai pu placer dans cet article qui relèvent de la liberté d’expression. 

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2 Commentaires

  1. Les conférenciers qui parcourent le pays pour prévenir des dangers de telle ou telle nouveauté prisée par les jeunes, c’est vu et revu. Souvenons-nous, tout y est passé : le Rock N’ Roll, les radios libres, les dessins animés de TF1, les baladeurs, les téléphones portables, les jeu vidéo, et désormais internet. Tremblez braves gens, nos jeunes sont en danger ! Heureusement, de généreux conférenciers sont là pour nous aider à les remettre dans le droit chemin de la vertu, Pardon, à adopter les bonnes pratiques. Ouf !

  2. je vois vraiment pas le problème avec le petit Benjamin, il a le droit d’exposer son swagg comme il le souhaite

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