Je ne sais plus qui j’ai entendu déclamer que le seul point commun de tous les peuples, de toute l’humanité, c’était le temps.

Sur le coup, j’avais repensé à mes cours de philo et je me suis dit que ce mec n’avait aucune idée de ce dont il parlait et j’avais été surprise que personne ne le contredise.

En voyage, le temps s’étire et se rétracte à la guise des bonnes ou mauvaises expériences, de l’ennui ou de l’émerveillement.

J’étais hier à Nara où j’ai rencontré des centaines de cerfs et de biches en liberté.

La ville est appréciée par les touristes parce que le principal s’y fait à pied. Et on ne va pas se mentir, ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de faire un selfie avec une divinité.

J’ai marché plusieurs heures dans le parc, entre les sanctuaires, dans la ville et j’ai pris un malin plaisir à m’échapper des sentiers battus pour m’isoler des troupeaux de touristes venus en masse en cette journée ensoleillée.

Alors que j’allais me diriger vers le centre-ville dans l’espoir d’y trouver un spot où déjeuner, plusieurs cerfs se sont mis à courir en troupeaux vers le nord du parc. En tendant l’oreille, j’ai entendu des percussions et j’ai compris qu’une procession de moines était en train de se tenir.

Des centaines de moines aux crânes rasés et habits traditionnels violets, orange et rouge formaient une procession vers le sud à grand renfort de percussions. Ils venaient d’une immense bâtisse que je n’avais pas remarqué jusque-là et piquée par la curiosité, j’ai poussé ma ballade en faisant fi des cris de mon estomac.

Aucun touriste ne semblait ne s’être aventuré aussi loin et j’étais donc seule devant ce centre de conférences qui ne payait pas de mine.

« Tant que je suis là, autant passer aux WC. » (les voyages, c’est aussi rentabiliser les pauses-pipi oué)

En m’y dirigeant, je suis tombée nez à nez avec une des plus belles baies vitrées qu’il m’ait été donné de voir. Derrière le centre se trouvait un immense jardin à la japonaise, totalement désert, il sentait le silence et la sérénité.

J’ignore combien de temps je me suis aventurée dans ce parc mais j’étais tellement prise dans le moment que l’horloge semblait s’être arrêtée, juste là, entre le ruissellement d’une chute d’eau et la sérénité d’un pont rouge entouré de lys.

Non, nous n’appréhendons pas le temps de la même façon. Je pense en revanche qu’il nous arrive parfois de le synchroniser avec les personnes qui nous tiennent à cœur et avec lesquelles nous passons du bon temps.

Je vis mon 4ème jour au Japon et d’une heure à l’autre, j’ai l’impression d’y être depuis des mois ou une journée. Le temps ne se vit pas, il se ressent.

Nara est seulement à 45min en train de Kyoto et je ne regrette pas d’y avoir consacré une journée. J’y aurais découvert la pizza aux algues (dont j’ai parlé dans le billet précédent), goûté mon premier café en canette et vu mes premiers rituels dans les sanctuaires.

J’ai profité d’un temple un peu à l’écart des foules pour prendre une prédiction et je dois dire qu’elle m’a laissé un peu pantoise.

Lorsque les prédictions sont mauvaises, il faut les enrouler autour des branches d’un arbre ou sur une corde prévue à cet effet. J’avoue que je n’ai pas réussi à déterminer si ma prédiction était bonne ou mauvaise, tant elle semblait exprimer « tu vas galérer mais à la fin, ça ira ».

Comme beaucoup de jeunes Françaises, je suis tombée dans la marmite de la culture japonaise par les mangas à 13-14 ans. Quand je ne lisais pas Fruits Basket, DN Angel, Nana ou Chobits, je regardais Sakura Card Captor, Love Hina, Jeanne et Serge et je piquais les Dragon Ball et Dr Slump de mon frère Emmanuel. Plus jeune, j’ai sucé jusqu’à la moelle tous les jeux Pokemon et plus tard, je suis tombée dans les Miyazaki.

Ma vision du Japon a été forgée par ce que les artistes voulaient bien en dire et je craignais de découvrir un Japon en décalage avec ces univers quasi oniriques où l’argent ne semble jamais être une préoccupation et où la communion avec la nature et les traditions est très forte.

Cette peur a été renforcée lorsque j’ai vu Lost in Translation il y a quelques mois, ce drame romantique dans lequel Bill Murray et Scarlett Johansson se rapprochent parce qu’ils expérimentent l’ennui et le mal du pays dans leur chambre d’hôtel tokyoïte. Lost in Translation est devenu un de mes films préférés et je ne saurais pas vraiment dire pourquoi.

Je crois qu’on lutte tous un peu pour survivre dans ce monde où les promesses que l’on nous a faites sont rarement tenues, et que très peu d’entre nous savent qu’à la fin, ça ira. Bien sûr, c’est l’impermanence des choses qui nous retient.

« Je suis vraiment bien là, mais ça ne va pas durer. Je n’ai pas de souci de santé en ce moment, mais qui sait si ça ne risque pas d’arriver ? J’aime profondément mon partenaire, mais est-ce que ça va changer ? »

En méditant de temps à autres, j’ai compris que personne ne contrôlait l’impermanence et que je le désire ou non, ce qui doit arriver arrive. En attendant que ça arrive, est-ce que je préfère m’angoisser en y pensant ou est-ce que je peux essayer de profiter du moment présent ?

Ce n’est pas évident tous les jours mais je crois que c’est ce qui me guide au Japon aujourd’hui.

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