Moment de panique ce matin à la gare de Shibuya. J’avais rendez-vous avec Sabrina à Shimo-Kitazawa pour partager un petit-déjeuner prometteur et pour la première fois depuis le début de mon séjour, je me suis perdue. J’avais rendez-vous le même jour avec Camille, une autre madmoiZelle et j’ai cafouillé dans mon trajet, je me suis retrouvée à Ikebukuro, à 9km du point de rendez-vous avec Sabrina.

Infiniment gênée d’imposer mon retard à Sabrina, j’ai changé d’itinéraire dès que j’ai pu mais en voulant prendre une correspondance, je n’ai pas réussi à accéder au dernier train qui devait me mener à Shimo-Kitazawa et qui était géré par une autre compagnie ferroviaire que celles que j’avais emprunté jusque là.

Mon pass de métro bipait rouge et les portes se fermaient inlassablement. Quand j’ai voulu expliquer mon problème à l’agent qui régulait les entrées et sorties, j’ai eu l’impression qu’il me répondait en japonais et j’ai commencé à avoir des sueurs froides.

This is it, i’m lost in translation.

J’ai échangé avec Sabrina pour essayer de débloquer la situation mais mon cerveau freezait totalement et j’ai senti venir la crise d’angoisse et les larmes aux coins des yeux. Cet état a eu l’effet d’un électrochoc. OK, respiiiire.

J’ai aperçu un guichet et je suis allée répéter mon problème à l’agent très lentement : « I want to take the train but my Icoca won’t work ». Il m’a demandé mon JR Pass et m’a tendu un billet en me faisant signe d’insérer le billet et de biper ma carte en même temps.

Et ça a marché.

Quelques minutes plus tard, je retrouvais Sabrina qui me confiait que ce genre de mésaventure lui arrivait encore régulièrement. Mais elle est terrible cette petite voix qui arrive d’un coup et qui répète en boucle « ouhlala dis, t’es nulle, tu comprends rien » et qui freeze tout mon système. C’est une lutte quotidienne de la faire taire, de la faire mentir, ou juste de l’observer « OK, je t’entends, mais je te crois pas, laisse-moi gérer ».

Les pancakes du Puffy Cafe de Shimo-Kitazawa sont entrés depuis hier matin dans le top10 des meilleurs petits-déjeuners de ma vie. Ils étaient composés d’une pâte légère qui tenait plus de l’ile flottante que de la pâte à crêpe et étaient accompagnés de cafés au caramel des plus kawaii.

Sabrina m’a appris que le terme kawaii était en réalité extrêmement genré et que son équivalent masculin était kakoii, mais qu’il amenait une dimension de coolitude supplémentaire. Voilà, faites-en ce que vous voulez.

Le ptit-déj avec Sabrina était vraiment génial. J’ai découvert qu’elle venait de Moissy-Cramayel et que par conséquent, nos parents avaient de bonnes chances de se connaitre, qu’elle avait bossé sur un des jeux Just Dance en France et que son soutien aux manifs étudiantes de l’époque du CPE lui avait valu d’être en Une de l’Huma.

Elle m’a parlé de la difficulté de dater des Japonais, de ces 4-5 mecs qui ne lui ont plus donné signe de vie du jour au lendemain, après parfois des mois de relation. Ghosting level 100.

Elle m’a ensuite trainé dans les meilleures friperies du quartier dans lesquelles nous avons déniché des trésors, dont une chemise avec des baleines fabriquée par un petit créateur local.

Je m’étais promis de retourner à Shibuya de jour pour capter son atmosphère effervescente et faire un peu de shopping. Les conseils de mon guide papier se sont avérés totalement obsolètes puisque les boutiques qui y étaient recommandées étaient particulièrement chères et sans intérêt. Si on vous dit un jour « Il faut que tu ailles te perdre dans un Tokyu Hands », passez votre chemin.

Mais la suite de mon programme était heureusement bien plus excitante. J’avais rendez-vous à Ikebukuro avec Camille, une étudiante française et lectrice de madmoiZelle. Dans l’izakaya pré-karaoké, elle m’a avoué être tombée dans madmoiZelle il y a deux ans et être accro à QueenCamille et des productions autour de la masculinité et des sujets de société.

Ah oui, parce que je vous ai pas prévenu ? On a fait un karaoké.

Camille avait invité 3 de ses amis, Vanessa de Taipei, Kim de Corée du Sud et un Japonais dont j’avoue ne pas avoir retenu le nom. Dans ce box à 3300 yen chacun, nous avons éclusé 2 heures de chansons japonaises, de Champs Elysées, un peu de Beatles et d’Oasis et une dose de Red Hot Chili Peppers. J’y ai pris une limonade au melon qui est sans doute la boisson la plus chimique que j’aurais goûté ici.

Les karaoke box sont un espace à part. Dedans, toutes les règles changent. Il n’y a plus de gêne, plus de barrière de la langue, tout le monde est logé à la même enseigne des faux accords et des erreurs dans les paroles.

KARAOKE TIME BABY ! 🗾🎉🎤🎶 #beatles #karaoke #japan

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C’était proprement marrant. Si bien qu’à la fin, j’ai voulu faire ma maline en proposant de conclure par We are the world de Michael Jackson. Ç’aurait sans doute été un beau moment de communion fraternelle si nous en avions connu un minimum les paroles.

Ça fait drôle d’être l’étrangère au milieu des locaux. J’ai compris ce que voulait dire Camille quand elle m’a confié qu’il était difficile de se faire des amis ici. J’ai tendance à nouer avec les gens par l’humour et l’ironie mais le Japon fait partie des pays dans lesquels il est difficile de compter sur cet atout. Le second degré est définitivement très européen.

Son groupe d’amis était excessivement gentil mais introverti et j’ai vraiment senti les limites de la barrière de la langue. Quand nous nous sommes quittés à la gare il y a eu quelques secondes de battement pendant lesquelles tout le monde semblait attendre quelque chose. J’ai levé la main pour dire au revoir et j’ai eu l’impression d’être impolie en partant la première.

Pendant cette soirée, j’ai fait un grand pas en dehors de ma zone de confort. J’ai chanté avec des inconnus, j’ai accueilli les moments de malaise, les silences et la timidité de chacun et chacune, en me retenant constamment d’être « trop moi » de peur de les brusquer ou d’accuser un bide monumental. Et même si j’avais bidé, qu’est-ce que ça aurait fait ? Rien, en réalité.

Je crois que je me suis trop souvent retenue de dire ce que je pensais ou de faire ce que je voulais, animée par la peur de sortir de la norme de fréquentabilité, la peur d’être jugée.  Mais aujourd’hui, j’ai un entourage et une personnalité solides qui me permettent de dépasser cette peur et ces limites. Il n’aura fallu que 9 700 kilomètres pour que je le réalise.

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