Les Japonais jouent à the floor is responsabilités tous les jours avec leurs affaires. Ce matin j’ai attendu une vingtaine de minutes l’accès à mon train et encombrée de mon sac à dos de rando, je n’ai pas osé le poser nonchalamment à mes pieds.

Au Japon, le sol est souillé de nos pas. S’y asseoir ou y déposer des objets que l’on souhaite reprendre à la main vaudra quelques regards désapprobateurs. Je me demandais dans quelle mesure cette légende se vérifiait, jusqu’à ce que je trouve des sandales dans ma chambre d’hôtel (pénétrer dans une maison avec des chaussures est péché) et un panier à côté de mon fauteuil dans un café.

J’ai lu et entendu tellement de choses avant mon départ que j’ai eu du mal à distinguer le vrai de l’exagération occidentale au sujet de la culture japonaise.

Mon voyage a éveillé une immense bienveillance et un enthousiasme inattendu dans mon entourage. J’ai reçu une tonne de bons conseils, d’encouragements, de sourires, de câlins, de félicitations.

À l’étranger t’es un étranger ça sert à rien d’être raciste. Basique. Simple.

Je m’attendais à expérimenter un sentiment d’étrangeté bien plus prononcé. La vérité, c’est que j’ai tellement préparé mon voyage que beaucoup de choses me sont familières.

Le premier soir, j’ai passé un moment à tourner à Ueno à la recherche d’un restaurant présentant un menu en anglais. Je craignais de me retrouver dans un établissement où les étrangers n’étaient pas désirés et je guettais à travers les fenêtres les faciès des heureux mangeurs, à la recherche de visages occidentaux.

Après 20 minutes de recherches infructueuses, ma tête a baissé les armes et mon estomac a pris le contrôle, j’ai fait glisser la porte d’un restaurant de gyozas rempli de Japonais enjoués. J’ai bafouillé un kombawa et j’ai signé « one person » au serveur qui a incliné rapidement la tête « hai » en m’indiquant un emplacement au comptoir où une tablette m’attendait avec un menu en anglais. Tu vois, il n’y avait pas de quoi avoir peur.

Quand on voyage à deux, on se repose parfois sur les « guts » de l’autre. Quand on voyage toute seule, on met au défi sa crainte du regard des autres. En voyage, mes faits et gestes sont limités par l’impression que je deviens l’ambassadrice de mes concitoyens et que le moindre écart, la moindre maladresse viendront nourrir les rumeurs sur la toute-puissance des Français à l’étranger. Je fais partie d’un groupe dont je ne suis pas toujours fière mais je sais qu’à mon échelle, je peux changer les choses.

Je constate parfois à l’étranger que les Français sont plus cons que citoyens. Certains et certaines dégagent une impunité qui frôle l’indécence et l’irrespect.

Au Japon, c’est particulièrement frappant parce que l’approche d’autrui est très différente de celle que nos chers harceleurs de rue s’évertuent à défendre.

Dans l’avion, j’ai surpris un couple qui se bécotait discrètement entre deux parois. Lorsqu’ils m’ont aperçue, ils se sont séparés précipitamment et la jeune femme a tourné le dos à son compagnon et commencé à regarder ses pieds avec attention.

J’avais lu que les Japonais ne témoignaient pas de signe d’affection en public et je me demandais s’ils s’astreignaient à cette retenue.

Voyager seule, c’est parfois n’avoir personne à qui dire « itadakimaaaasu » avant de commencer un plat de ramen. Mais c’est aussi se donner la possibilité de déguster un repas en pleine conscience, en choisissant méticuleusement chaque aliment, en le ressentant sur son palais, sous la langue, sa chaleur au fond de la gorge, la sensation de satiété qui s’ensuit et la reconnaissance d’être présente, consciente, vivante.

Voyager seule, c’est prendre le temps de philosopher, de s’émerveiller. Des maisons traditionnelles nichées dans la vallée, surplombant un cours d’eau. Du vertige des gratte-ciels qui caressent les nuages. D’un héron qui s’approche précautionneusement d’un poisson dans un plan d’eau dans l’espoir d’en faire son repas.

Je déguste tout. Tant et tellement que ma session d’écriture dans le train est sans cesse perturbée par l’irrésistible envie de jeter un œil par la fenêtre, pour observer ces paysages dont je rêve depuis la moitié de ma vie.

Je ne ressens pas l’étrangeté à laquelle je m’attendais mais je suis engluée dans la sensation que tout est irréel, que je ne suis pas vraiment au bout du monde, que je ne fais pas ce périple toute seule, que je vais me réveiller dans mon lit à Paris.

Quand j’ai imaginé ce voyage la première fois il y a six mois, j’étais encore persuadée que quelqu’un m’attendait quelque part. Dans le train qui me conduit aujourd’hui à Kyoto, ma réalité a changé, et si le rêve est devenu réalité, je me réjouis qu’il ne soit pas devenu cauchemar.

Lorsque les roues de l’avion ont quitté le tarmac avant-hier à Copenhague, j’ai été submergée par un sentiment de fierté que je n’avais jamais expérimenté auparavant.

Ça fait des semaines qu’un ami me demande « est-ce que tu es fière de toi ? » et pour la première fois, je comprends ce qu’il veut dire.

Je suis fière et reconnaissante à en pleurer.

D’avoir été entourée par des personnes si généreuses et d’être dotée d’une résilience (presque) à toute épreuve. De M’être dotée de cette résilience.

Je croyais il y a quelques mois que mon monde s’était effondré, effrité et qu’il suffirait de souffler pour que les derniers piliers cèdent.

On m’avait dit « tu vas voir, on ne revient jamais pareille du Japon » et malgré mes appréhensions j’espérais que cela finirait de guérir mon cœur brisé. La vérité, c’est que depuis le début, j’avais tous les ingrédients en moi pour faire un bon ciment et ça colmate seulement maintenant.

Petit à petit, je trouve du confort dans l’inconfort et je crois qu’enfin, je n’ai plus peur.

 

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