J’ai craqué.

À Nara, j’aurais pu fouiller les petites rues à la recherche du restaurant qui ferait jalouser mes amis mais je me contente d’un lounge et d’une pizza aux algues. Une façon de prendre des risques sans trop en faire. Et je n’ai pas été déçue du voyage.

Je ne sais plus si je l’ai appris dans une vidéo de Hangover Cuisine ou dans un Chef’s table mais pour profiter de leurs arômes, il faut déguster les pizzas avec les mains, en pliant chaque part pour en faire une sorte de sandwich. Pas évident avec les pizzas low-cost aux pâtes dures comme du béton qu’on a l’habitude d’acheter en supermarché, mais un vrai plaisir quand on expérimente la technique sur des parts fraîches.

J’ai apprécié chaque bouchée de ce bonheur sucré au fromage, aux algues et aux japanese pickles comme si c’était la première et la dernière fois que l’on se rencontrait.

En parlant de première fois, dans le train ce matin, j’ai aperçu ma première forêt de bambou. Elle était désordonnée, cassée, mais j’ai été emportée par la beauté des premières fois et je l’ai contemplée. J’étais justement plongée dans La première gorgée de bière que Janie m’a sagement conseillée et qui me transportait dans une forme de douce nostalgie.

Pour Delerm, « la première gorgée de bière, c’est la seule qui compte. On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. On aimerait garder le secret de l’or pur, et l’enfermer dans des formules ».

Qu’est-ce que la nostalgie sinon le souvenir de ces douces sensations que l’on croit perdues à jamais ?

J’ai vu tant de proches tenter de retrouver le plaisir des premières gorgées et se perdre en chemin. Je m’y suis aussi laissée prendre, persuadée que la route vers le bonheur passait par la reproduction des bons contextes.

J’ai vécu une série de premières fois assez douloureuses ces derniers mois et le plus insoutenable tenait au fait qu’elles m’étaient imposées. Au Japon, je choisis certaines de mes premières fois et suis surprise par d’autres, mais j’ai compris aujourd’hui que je trouverais plus de sérénité en créant de nouvelles premières fois, plutôt qu’en m’évertuant à les recréer.

Je sais que l’excitation qui m’a traversée en pénétrant dans mon ryokan à Kyoto est unique. Je m’étais dit que j’aimerais dormir au moins une nuit dans une auberge traditionnelle et je suis tombée sur cet établissement par hasard. Perdu dans les rues étroites près de Gion, le ryokan qui m’accueille ne possède que 3 chambres qui partagent une salle de bain.

Dans ma chambre, la fenêtre est en papier de riz et je repense à toutes les fois où Kyo a traversé cette matière si fragile dans le manga que je dévorais avec Magali pendant mon adolescence.

Un coussin siège devant la table basse qui est posée à côté d’un paravent aux motifs de fleurs de cerisier. Mon lit consiste en un tatami et le plancher de l’hôte du dessus grince au moindre de ses pas.

Pour réserver le bain chaud, il faut noter son nom. Ce matin, j’ai voulu me contenter d’une douche mais après 5 bonnes minutes d’eau inexorablement froide, j’ai renoncé à faire une toilette poussée. Je retenterai ma chance ce soir avec le bain chaud et pourrai alors raconter à Neige si c’est aussi bien qu’on le raconte.

J’ai passé la journée d’hier à arpenter Kyoto avec Neige et son compagnon. Ils sont au Japon depuis plusieurs semaines pour la tournée de Ah Oui Je Vois et m’ont guidée avec aisance à travers cette localité très différente de Tokyo.

On m’avait dit que le quartier de Gion valait le détour et qu’il valait mieux parcourir la ville à vélo. J’ai finalement quasiment tout parcouru en bus puisque le pass journalier s’est avéré rentable au bout de 3 trajets.

J’ai suivi les guides touristiques qui recommandaient un arrêt au Nijo-ji castle et au Pavillon d’or dans les hauteurs de la ville mais j’ai eu un mal fou à faire abstraction du brouhaha des touristes qui n’avaient pas l’air de tâter le même apaisement d’esprit que moi au contact des temples et sanctuaires.

Finalement, l’émerveillement est venu dans le calme des ruelles ennuitées de Gion, après un plat de tempura ramen apprécié dans un petit restaurant qui semblait réservé pour nous. Neige m’y a donné quelques conseils photo pour mieux appréhender mon mode manuel et nous avons traversé le quartier des geishas dans l’espoir secret d’en croiser une.

Contrairement à ce qu’on croit souvent en occident, les Geishas ne sont pas des prostituées. Ces dames de compagnie ne sont plus très nombreuses au Japon et la sélection est très rude : chaque Geisha doit démontrer un talent, être cultivée, faire preuve de répartie et respecter les rituels entourant leurs pratiques.

Un petit « oh » de surprise nous a échappé lorsqu’une femme est sortie rapidement dans la rue en costume traditionnel et s’est engouffrée dans une maison.

« J’aimerais être une petite souris pour la suivre et voir ce qu’il s’y passe. »

Parfois le soir dans Paris, je lève les yeux et j’observe la vie des gens à travers leur fenêtre. Ce n’est pas une envie voyeuriste, j’aime simplement imaginer la vie qu’ils mènent, leurs aspirations, leur boulot, leurs préoccupations.

Je crois qu’on fait tous un peu ça dans le métro quand on s’ennuie, mais les fenêtres parisiennes illuminées dans les rues sombres ont un charme que la 13 ne semble pas connaitre.

Dans les restaurants, on se voit souvent offrir une serviette désinfectante bien emballée dans un plastique. Tout est si propre, c’est frappant. Malgré la densité de population qui y circule, les rues de Kyoto et de Nara ne sont pas jonchées des restes de nos vies.

C’est d’autant plus surprenant qu’il est particulièrement difficile de trouver des poubelles dans la ville. Quand je pense aux efforts que déploie la Mairie de Paris pour installer des poubelles à tous les coins de rue, je me dis que le problème n’est décidément pas logistique mais culturel.

Quels fragments d’Histoire ont pu amener les Japonais à être si rigoureux sur la propreté et le respect de l’espace de l’autre ? Et au contraire, pourquoi n’avons-nous pas suivi le même chemin dans le sud de l’Europe, alors que nous ne supportons pas de vivre dans la crasse ? Ce grand écart culturel me laisse songeuse.

Il transpire aussi dans la différence d’approche sur deux sujets qui tiennent à cœur à ma génération : l’écologie et l’égalité entre les hommes et les femmes.

Je parlais plus haut des serviettes emballées dans du plastique, mais dans les konbini, les bananes sont vendues en sachets individuels alors qu’elles disposent d’une protection naturelle. Et pourtant, les Japonais sont les champions du tri sélectif, ils prennent le sujet très au sérieux et sont parmi les premiers à avoir développé des localités zéro déchet.

Pour la place des femmes, c’est une autre affaire. Les quelques affiches politiques que j’ai pu croiser jusque là ne présentaient que des hommes.

En trois jours d’observation, j’ai plutôt l’impression qu’ici, les femmes sont invisibles. Elles prêtent leur voix aux annonces dans les gares et les trains et affichent un grand sourire pour vendre tout et n’importe quoi sur les affichages publicitaires mais je n’en ai pas encore vu en position de pouvoir. Sois belle et tais-toi ?

Je devrais passer un peu de temps avec des Japonais dans les jours à venir et j’ai hâte d’aborder le sujet avec eux (et diplomatie).

En attendant, je vais prendre le train qui me ramène à Kyoto après une journée avec les biches de Nara. J’en parlerais demain ici et j’ai déjà hâte.

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