Ces blagues auxquelles je ne ris plus en soirée

En soirée, il y a toujours un moment où j’en viens à entendre un.e parfait.e inconnu.e sortir une blague bien lourde qui joue sur la stigmatisation d’un groupe de personnes. Avec le temps, je suis devenue très sensible aux questions de genre et d’orientations sexuelles. J’avais déjà pour défaut de tiquer sur le racisme ordinaire (RT si ta mère est assistante sociale en banlieue parisienne) et les blagues beauf commençant par « c’est deux arabes sur une mobylette ». Ce qui fait de moi, « la meuf intello relou en soirée ».

Quand les gens voient que je discute de sujets sérieux en soirée Quand les gens voient que je discute de sujets sérieux en soirée

EDIT du 25/09/15

Petite mise au clair car certains commentaires s’attardent sur les mêmes points 🙂

Cet article a été écrit il y a un an et demi. Depuis, j’ai pu avoir des discussions passionnantes et affûter mon avis sur la question de l’humour « de dominant ». Il y a bien des choses que je ne vois plus de la même façon aujourd’hui, mais je voudrais rétablir quelques vérités.

  • Non, je ne suis pas la police de l’humour.

Je n’ai pas un radar anti discrimination qui me fait passer en mode donneuse de leçons en soirée. Je pensais que le ton de l’article permettait de montrer qu’être attentive à mon humour ne me transformait pas en meuf systématiquement relou. Certaines allusions au second degré semblent alors avoir été prises au premier, j’en déduis que j’ai dû mal les formuler.
Toujours est-il que contrairement à des supputations particulièrement hasardeuses lues ici, ma vie sociale est diverse et se porte bien merci. En réalité, la majeure partie du temps en soirée, je ne réplique pas aux blagues sexistes et racistes d’inconnu.e.s parce que comme tout le monde, je suis venue avant tout pour m’amuser.

  • L’humour n’a pas besoin d’être oppressif pour fonctionner.

D’ailleurs, la parodie de Bloqués de Clémence et Marion de madZ exprime très bien mon avis là dessus.

  •  Non, je ne vais pas me forcer à rire d’une blague sexiste parce que toi, elle te fait rire.

Je n’ai pas à étaler les raisons pour lesquelles je trouve une blague blessante. Elle me touche, je n’en ris pas, point. Passons à la suivante et oublions ce moment gênant mais n’essayons pas d’imposer aux autres notre vision de l’humour. C’est le message que je voulais faire passer dans cet article, et je suis bien désolée qu’il n’ait pas été perçu ainsi.

  • Non, je n’impose pas mon système de pensée de façon arbitraire à une masse teubè.

Plusieurs réactions portent sur la solution que je propose dans cet article : le dialogue. Pour certains, par ma démarche, je donne l’impression d’imposer mon système de pensée. Depuis quand parler avec une personne ou donner son avis sur un sujet fait de nous des dictateurs de la pensée ? Je ne considère pas que les gens à qui je parle de préoccupations féministes sont des débilos à éduquer. Je pense en revanche qu’en ne faisant pas d’une blague sexiste la normalité, qu’en ne laissant pas passer des propos qui nous dérangent, nous avons une carte à jouer.

Le féminisme (comme l’écologie) sont des idéologies face auxquelles nous ne sommes pas égaux. Beaucoup de gens considèrent que l’égalité femme-homme est effective en France. Dès lors que des barrières culturelles, financières ou professionnelles persistent, je trouve capital d’en parler pour lever ce mur d’indifférence. Tant que l’égalité ne sera pas réelle, je continuerai de tiquer. Pas pour moi, mais pour toutes les femmes qui ont moins de chance que moi dans leur parcours.

  •  Oui, l’humour intériorise et normalise des discriminations faites aux femmes.

Faut-il encore le prouver ? Tiens encore hier, on m’a dit « Dis donc, t’es pas conne pour une blonde ! ». Le pire ? C’est que la personne le pensait vraiment. Parce que dans l’imaginaire humoristique, les blondes sont forcément des cruches ou des pétasses. Et cette remarque est loin d’être un cas isolé. Alors non, quand ces remarques amènent à du harcèlement ou m’écartent d’opportunités réelles à cause d’un préjugé, ça ne me fait plus rire. Mais je n’ai pas à me plaindre, je ne suis vraiment pas la plus mal lotie niveau stéréotypes.

Encore une fois, relaxons-nous. Je n’écris pas pour donner des leçons mais pour débattre 🙂 Avons-nous vraiment besoin que ça tourne en eau de boudin ?

To lol or not to lol

La meuf ou le mec relou en soirée, c’est cette personne qui te semble tout à fait ordinaire, avec sa bière à la main et son rire franc, et qui, au détour d’une blague mal placée, un simple « haha PD, va ! » peut perdre son sourire pour commencer une discussion sérieuse par « Tu sais, je suis pas sûre que tu puisses vraiment dire ça comme ça… ». Quand la conversation prend cette tournure en soirée, j’ai constaté que les gens réagissaient de deux façons :

hurumphHURUMPH?

ou

« LOL mé on sen fou c pour rigolé putin t tro chiante François Hollande là ! »

(ce qui est une contre-vérité, soit dit en passant, car il parait que François Hollande a beaucoup d’humour) 

Je fais partie des meufs et mecs relou en soirée. Et j’ai tellement de sujets de prédilection que j’en ai fait un bingo.

Le bingo du "Je peux pas te laisser dire ça, sérieux" en soirée

Le bingo du « Je peux pas te laisser dire ça, sérieux » en soirée

Bien entendu, en fonction de l’ambiance de la soirée, je laisse (souvent) passer des choses. J’ai toujours jugé contre-productif de reprendre systématiquement les gens sur des allégations classées dans la catégorie « discussion de bistrot ». Relou oui, mais pas trop, et surtout, SURTOUT, toujours avec pédagogie et patience.

Viens, on va parler.

Car je suis persuadée que le changement de mentalités passe non plus par la prise de conscience, mais par le dialogue et la sensibilisation. Je suis une éternelle optimiste, tsé. Les Français sont informés. Parfois mal, mais toujours est-il qu’ils ne manquent pas de sources pour se forger leur propre opinion, c’est aujourd’hui indéniable. Il faut donc en faire une force ! Attachons-nous à ouvrir les champs de réflexion des individus et arrêtons les campagnes de culpabilisation alarmistes.

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Sacré Cyprien, toujours le mot pour rire.

Je déteste casser l’ambiance et passer pour la rabat-joie du groupe, celle devant qui on n’ose plus trop blaguer, d’autant que j’aime l’humour, j’aime le rigoloage, je veux dire, j’ai vu toutes les vidéos de Cyprien et de Norman. J’aime l’humour et c’est pour ça que ma « méthode » repose sur le questionnement et pas la désignation. « Tu crois pas qu’on pourrait dire ça, plutôt ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ? » au lieu du traditionnel « Nan mais tu te rends compte de ce que tu dis ?! ».

Pour le bien de ma réputation sociale, je pourrais lâcher du leste et faire retentir mon rire crystallin en signe d’approbation de la mentalité ambiante quand une blague limite est narrée. Je ne le fais pas, pour plusieurs raisons :

  1. Je suis attachée à l’honnêteté intellectuelle ;
  2. Je me contre-carre de ma réputation ;
  3. Je pense que le rôle de chacune et chacun est d’amener l’autre à s’interroger sur l’ordre établi, l’évidence ;
  4. Je suis persuadée que les blagues discriminantes font des dégâts irréversibles sur la représentation de certains groupes sociaux dans notre société ;
  5. La raison numéro 5.

Ayai, je suis féministe

La raison numéro 4 est la plus importante, selon moi. Ta blague sur la secrétaire du patron qui passe sous le bureau, c’est loin d’être « que pour rigoler ». On peut rire de la condition féminine, de ses désagréments, des menstruations, des différences physiques qui nous séparent des hommes (BEWBS ZBOUB), mais pas avec n’importe qui, pas sur n’importe quel ton. Parce qu’aujourd’hui, il y a une majorité de gens qui croient que :

  • no-you-make-me-a-sandwichDes collègues masculins qui touchent les seins des femmes ou s’excitent publiquement devant leurs jupes, c’est pour rigoler, c’est pas du harcèlement sexuel au travail, voyons. (TRUE. STORY.)
  • L’instinct maternel existe et que les femmes se sentent responsables de la préservation de leur utérus qui donne la vie-bordel-c’est-magnifique-c’est-le-plus-bel-acte-d’amour.
  • Les femmes qui sont de mauvaise humeur sont soit en période de menstruations, soit hystériques de nature, soit frustrées sexuellement.
  • Les femmes sont moins fortes que les hommes et donne-moi ce tournevis chérie et va me faire un sandwich.
  • La contraception, c’est une affaire de femmes. Deal with your uterus, woman.

La contraception, ça me révolte. On arrive à nous faire gober qu’il ne faut pas toucher les messieurs dans leur virilité et leurs capacités de reproduction en commercialisant des méthodes de contraception qui leur incombent. Nous en revanche, on peut se taper des pilules à tour de bras, se taper des effets secondaires de malade, on peut se faire poser des dispositifs intra utérins qui nous déchirent de l’intérieur, on peut découvrir que « oh bah oui madame, votre cancer du sein/embolie pulmonaire/faiblesse cardiaque/fertilité, c’est peut-être dû à ça mais faut pas le dire trop fort parce que le lobby des laboratoires pharmaceutiques », y’a. Pas. De. Problème. Pardon.

Pour en revenir au sujet, le problème reste que la pensée dominante, c’est que le féminisme n’a pas de raison d’être et que l’égalité femmes-hommes est un combat gagné. Mon énumération montre que la cause est loin de se résumer à l’égalité salariale entre les hommes et les femmes ou à la présence des femmes dans les postes de direction. 

De façon pernicieuse et implicite, sous couvert d’humour, je pense que nous propageons les stéréotypes qui gangrènent notre société et creusent nos différences. C’est pour cette raison que je dose mes rires aux blagues discriminantes. C’est également pour cela que le mauvais film « Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu » (proclamé « comédie française de l’année ») ne m’a même pas décroché un sourire.

Chez les Grecs

Il n’y a (malheureusement) pas que sur la question des femmes que je réagis en soirée. J’ai également beaucoup de mal avec les insultes relatives aux orientations sexuelles. ha gay J’entends souvent des jeunes de ma génération sortir en toute décontraction « trop pd lol », « haaa trop gay ! » et autres joyeuses apostrophes. Avant j’en riais avec légèreté. Aujourd’hui, je dose, car cela véhicule dans la bouche de certain.e.s beaucoup de défiance et d’intolérance vis-à-vis des personnes LGBT. On peut en rire franchement. Je trouve que 10 minutes à perdre l’a très bien fait.

 « Roh, t’abuses, les gens font la différence quand même ! Et puis bon, traiter de PD, c’est limite normal, ça choque plus. »

refuge-affiche-21Sérieux, t’as déjà rencontré des jeunes du Refuge ? Des mecs qui se sont faits déformer le visage et écorcher la confiance à Bastille parce qu’ils se tenaient la main ? T’as vu comme moi les tarés qui ont défilé dans les rues en assumant leur haine de la différence ? Et ce n’est que la partie la plus médiatisée.

L’autre soir, j’étais au restaurant avec des jeunes collègues de ma meilleure amie, serveuse à Paris.

« Eh mais t’as vu le trav’ jeudi soir à la 38 ?!
– Mais ouais ! C’était un mec ou une meuf ?
– Ben chais pas ! J’crois que c’était un mec mais habillé et maquillé en meuf, là, t’as vu ses talons ?
– Tu crois qu’il a une bite ou une chatte ?!
– Bwahahaha !
– Trop cheum, il était trop précieux sérieux, ça me dégoûte !
– Bwahaha ! »

Malaise. En aparté, j’ai rappelé à mon amie qui riait avec les autres :

« Dis, tu te souviens de ma pote A. au lycée ?
– Ouais ?
– Ben son frère… est devenu sa soeur. Pendant notre scolarité.
– Ah ouais ?? Chaud… Mais genre comment ? Avec une opération ? Il a changé de nom ?
– Ouais, elle a changé de nom. Et c’était pas facile, tu sais, avec le regard des autres.
– … »

C’est mon adaptation de la théorie du kilomètre zéro. Comme en journalisme. Tu te sens plus concerné.e par une situation ou un fait divers quand ça arrive près de chez toi. Ou à un proche. Si ma théorie ne marche pas à tous les coups, elle a au moins le mérite d’interpeller. Enfin, j’espère.

Voilà pourquoi je suis une meuf relou en soirée. Et je sais que le sujet a déjà été éclusé, surtraité, que je le survole tout juste. Mais j’espère ainsi me faire un peu pardonner et comprendre par mon entourage. J’espère aussi que ce billet rassurera les meufs ou mecs relou qui ne laissent pas passer certaines blagues dans des cadres informels. I know dat feel, bro, sis.

Alors soulagez-vous, racontez ces moments gênants dans les commentaires !

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3 Commentaires

  1. Je suis content que quelqu’un reconnaisse enfin la qualité de cette vidéo de 10 minutes à perdre.

  2. Mes amies et moi avons systématiquement une période « Débats » en soirée. Mais en soirée avec certains membres de ma famille (notamment un de mes cousin, avec qui j’ai beaucoup débattu sur le féminisme par message privé FB… sans arriver à quoique ce soit), c’est tout de suite plus corsé, alors merci pour ce petit billet (parce qu’on a pas tous des personnes ouvertes d’esprit dans son entourage, certains doivent se sentir bien seuls) ^^’

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