L’algorithme de YouTube est-il
injuste ?

Quand on cherche les raisons de l’invisibilité de certaines chaînes sur YouTube, on est vite tenté de céder à cette hypothèse.

Et pour cause, il n’y a pas plus complexe que les algorithmes des géants du web. Plutôt que de supposer que c’est un calcul éhonté de Google, je me suis décidée à mettre les mains dans la mécanique technique et sociologique de YouTube pour y voir plus clair.

Mais pour commencer, resituons le contexte.

YouTube est un hébergeur de vidéos.

YouTube n’est pas une plateforme de vidéos comme les autres. Le mot « hébergeur » est ici capital car il différencie foncièrement la plateforme d’autres diffuseurs audiovisuels. En se définissant comme un hébergeur, YouTube renvoie la responsabilité juridique sur ses utilisateurs. Si demain je décide de publier une vidéo xénophobe appelant à la haine raciale, c’est moi qui serai poursuivie en justice et non Google.

Ce détail rend la plateforme profondément différente des médias traditionnels. Un journal, une radio ou une chaîne participative qui permettent à des collaborateurs de produire des contenus prennent toujours la responsabilité de ce qui est écrit, dit ou diffusé. Selon la loi pour la liberté de la presse de 1881, c’est la personne directrice de publication qui engage sa responsabilité.

journalisteMoi quand j’étais directrice de publication du journal du lycée

Sur YouTube, c’est le ou la vidéaste qui est pénalement responsable de ses propos.

YouTube n’éditorialise pas les contenus.

Avez-vous connu la belle époque de Dailymotion ? En 2008, c’est Dailymotion qui hébergeait les premiers podcasts du Velcrou et de Monsieur Dream. Pour faire monter les « petits » créateurs de contenus, la plateforme mettait quotidiennement à jour une page d’accueil éditorialisée et composée de vidéos sélectionnées par l’équipe. Les profils des « motion makers » étaient variés et devaient plaire au plus grand nombre.

En ce temps, Dailymotion assumait donc une ligne éditoriale qui lui permettait de se positionner en prescripteur de tendances.

A contrario, YouTube a préféré opter pour un système algorithmique de recommandations adapté à chaque internaute. Un choix tout à fait justifié dans une époque du tout-personnalisé.

YouTube est un projet à perte pour Google.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, malgré l’ancienneté de la plateforme et sa prédominance dans les usages des internautes, YouTube reste un caillou dans la chaussure de Google. Alors qu’en octobre 2015, le groupe revendiquait 4 milliards de bénéfices, YouTube ne décollait toujours pas. Coût des services et infrastructures, frilosité des publicitaires, concurrence avec Facebook, Vine, Snapchat, etc., les raisons qui font de YouTube un gouffre financier sont diverses et mouvantes. Mais elles expliquent le lancement récent du service payant YouTube Red et les stratégies toujours plus agressives des annonceurs.

giphy

Une fois ces éléments de contexte posés, on comprend mieux les choix algorithmiques de la plateforme. Alors, concrètement, comment on chope des vues sur YouTube ?

Thumbnails do matter.

En 2014, Google s’est attaqué aux miniatures des vidéos. Les vignettes d’aperçu étant la même première impression des viewers, elles doivent être aussi attractives qu’un titre bien réfléchi pour susciter un max de clics.

Il suffit d’ailleurs de parcourir l’historique de certaines chaînes pour constater le changement : du jour au lendemain, les vidéastes ont dû faire chauffer Photoshop pour conserver un bon référencement.

Avant le changement de Roro l’algo

Enjoy avant Roro

Après le changement de Roro l’algo Enjoy après Roro

Avant le changement de Roro l’algo PV avant Roro

Après le changement de Roro l’algo PV après Roro

Les caprices de Roro l’algo

Dans un article très poussé paru récemment sur Tubefilter (en anglais), on en apprend un peu plus sur la logique algorithmique de YouTube.
L’auteur tire 6 conclusions de ses recherches :

  1. L’algorithme de YouTube détermine précisément combien de vues une vidéo ou une chaîne cumulera.
  2. Les chaînes qui marchent se concentrent principalement sur un type de contenu ou un concept spécifique.
  3. Les chaînes devraient éviter de sortir de sentiers battus une fois qu’elles ont trouvé un type de contenu qui marche.
  4. Les productions très onéreuses n’auront jamais de succès sur YouTube et ne trouveront jamais de modèle qui convienne.
  5. Les émissions et chaînes très incarnées domineront toujours la plateforme car elles représentent exactement le type de contenus que les internautes attendent.
  6. Les nouvelles chaînes dont l’audience ne repose que sur YouTube auront souvent plus de mal à se développer.

Il conclut :

« Si vous voulez avoir du succès sur YouTube, le meilleur conseil qu’on puisse vous donner, c’est de vous focaliser sur un sujet de niche et de créer autant de vidéos que possibles de 10 minutes ou plus en relation avec cette thématique. »

Mais malgré ces explications, il reste des zones de flou. Comment expliquer par exemple que les formats TOP soient favorisés dans adsense ?

Pourquoi les productions des femmes sont-elles si peu visibles alors que des initiatives comme Les Internettes prouvent qu’elles s’activent sur YouTube ?

La faute à qui, finalement ?

On entend parfois dire que l’algorithme de YouTube est calibré pour favoriser certains types de vidéo. Et de fait, quand on regarde les 100 chaînes françaises avec le plus d’abonné.e.s, les formats les plus vus sont loin de refléter la diversité de la création vidéo sur le web.

Je me suis donc é-cla-tée à retranscrire en graphique les catégories du TOP100 des vidéastes français comptant le plus d’abonnés sur YouTube à partir des données fournies par Socialblade.com. J’en ai profité pour observer aussi les genres des vidéastes. Bien entendu, cette classification a ses limites mais elle nous permet de confirmer que les catégories les plus populaires restent le gaming, le facecam, la mode & la beauté et l’humour.

Catégories des 100 chaînes YouTube avec le plus d’abonnés en France

La catégorie « Lifestyle » désigne les « facecam » que réalisent des vidéastes comme Cyprien ou Seb La Frite pour parler de sujets du quotidien.

 

Genres des 100 vidéastes avec le plus d’abonnés en France

La catégorie « Autres » correspond aux chaînes non incarnées produites par des entreprises comme Ubisoft.

Quelques fun facts viennent compléter ces données. Dans la catégorie Gaming, aucune femme n’est représentée. La catégorie Cuisine est quand à elle trustée… Par un homme (FastGoodCuisine). Sans surprise, la catégorie « Mode & Beauté » ne compte qu’un seul homme (Tibo InShape). Enfin, la catégorie « Musique » est elle aussi complètement masculine (La Fouine, Maitre Gims, David Guetta, Daft Punk, etc.).

À qui la faute ? Aux internautes qui ne seraient en demande que de certains types de vidéos ? À YouTube qui mettrait en avant certains formats plutôt que d’autres ?

Spoilers : c’est un peu des deux.

Maintenant qu’on a les explications « mécaniques » du côté de YouTube, penchons-nous du côté des utilisateurs. En éducation aux médias, il existe un concept qui explique la concentration de nos pratiques médiatiques : la clôture informationnelle.

Jafar chuis coincé

Je suis une jeune femme active en région parisienne, diplomée, membre d’associations, sensible aux questions sociales et féministes. Comme beaucoup de personnes de mon âge, je m’informe principalement sur internet – via Twitter, Le Monde, Rue89, des blogs féministes et des sites d’information alternatifs comme Streetpress. Les informations que je trouve sur ces sites confortent souvent mes idées et mes opinions sur le monde, j’y reviens donc régulièrement et je les consomme quotidiennement.

Bien que je ne le souhaite pas et que j’aie conscience du phénomène, je suis prise dans une clôture informationnelle : la façon dont je m’informe correspond à ma vision du monde, qui est unique et non-neutre.

J’aurais aussi pu prendre l’exemple d’un quarantenaire qui s’informe principalement par le biais de forums communautaires, de TF1 et de vidéos de Soral sur internet.

Cette clôture informationnelle nous concerne tous et toutes et j’aime à croire qu’en avoir conscience permet de nous ouvrir un peu plus sur notre environnement.

Le militant d’internet Eli Pariser parle de bulle de filtre (filter bubble) lorsque nos pratiques se retrouvent conditionnées par les algorithmes.

Dans le cas de YouTube, l’algorithme vient renforcer notre tendance naturelle à rester dans une zone de confort informationnelle. En basant les recommandations des vidéos associées sur les « tags » renseignés par les vidéastes, la plateforme nous enferme dans une thématique, une catégorie, une représentation ou une façon de traiter un sujet.
Le but de YouTube est de nous faire rester le plus longtemps possible sur son site. Nous recommander une vidéo correspondant à nos centres d’intérêt est un moyen comme un autre d’y parvenir.

Malheureusement…

Malheureusement, les conséquences sont dramatiques pour la diversité de la création sur le web. Ce système contraint de manière souvent inconsciente les vidéastes à se contenter de choisir des formats qui marchent, qui plaisent à l’algorithme, au détriment de l’originalité et de la prise de risques.

Mais rejeter la faute sur YouTube, c’est oublier que sans ses utilisateurs, la plateforme et ses algorithmes ne sont rien. Pour changer le système de visibilité, rien ne sert de trifouiller les calculs des algorithmes : il faudrait modifier en profondeur nos pratiques numériques, hacker le système de l’intérieur pour tirer tout le monde vers le haut.

En tant que viewer, cela reviendrait à ne plus accepter les facilités des créateurs.rices qui veulent « monter vite » et produisent du contenu peu original, peu divers. C’est aussi faire l’effort de regarder ce qui se fait en dehors de notre zone de confort : du côté de la création féminine, des vidéastes racisé.e.s, des personnes trans, souvent invisibilisées ou stigmatisées dans les médias traditionnels.

En tant que créateur ou créatrice de contenu, cela reviendrait à se creuser un peu plus les méninges pour trouver des concepts novateurs, se démarquer, démontrer ses talents, en prenant le risque de surprendre, de cliver, en repoussant les limites de la création existante. L’intérêt ? Être une personne précurseuse, défricheuse dans un domaine, comme l’ont été Axolot, EnjoyPhoenix ou Cyprien.

Et au fond, la question qu’on devrait se poser, c’est : au final, qui choisit ce qui fait la qualité d’une vidéo sur YouTube ? Qui déniche les talents du web : nous ou la machine ?

Vous avez trouvé ce point de vue intéressant ? Partagez-le !

10 Commentaires

  1. Ahhh l’algo qui fait produire des vlogs de 10+ mins au contenu complètement creux 🙂 N’oubliez pas que le bouton « Abonné » a une petite croix au survol, bien utile pour se concentrer sur les chaines qui font du vrai contenu. Bien penser à virer des recommandations les chaines/vidéos qui ne vous intéressent pas, ceci afin d’améliorer les-dîtes recommendations.

    Sinon perso je ne consomme quasiment que des vidéos de type éducationnelles/scientifique, donc j’en ai pas grand chose à carrer de l’apparence de la personne qui présente. En revanche le fait que la vidéo soit bien réalisée est un facteur important.

  2. « Si demain je décide de publier une vidéo xénophobe appelant à la haine raciale, c’est moi qui serai poursuivie en justice et non Google. »

    En fait c’est faux.
    C’est ce que marque pourtant Google dans ses règles, mais celles-ci vont comme beaucoup trop d’autres règles sur internet, à l’encontre du droit français.

    Si demain une vidéo prônant la haine fait que quelqu’un est tué, celui qui porte plainte contre Youtube est certain de gagner si la liaison vidéo-crime est faite.

  3. Très intéressant. Je ne savais pas que YT perdait de l’argent (vu ce que les créateurs touchent, je pensais que YT se payait grassement mais apparemment non). Le constat est décevant mais il n’a rien d’étonnant car la clôture informationnelle et les recommandations selon les visionnages passés ne sont pas que propres à YT mais sont partout. C’est bien d’avoir présenté YT objectivement comme une entreprise qui cherche à être rentable et de n’être pas tombée dans la critique gratuite.

    • Marie Camier-Théron

      20 juillet 2016 at 8 h 57 min

      Merci 🙂
      Le système commercial de YouTube est super opaque. Impossible pour une citoyenne lambda de savoir comment les contrats entre les networks, les marques et YouTube sont gérés, c’est assez frustrant.
      Globalement, trouver des informations objectives sur le sujet est assez compliqué. Google est assez peu transparent sur ses statistiques et son rapport financier. Mais en décortiquant un peu les algo, on comprend déjà mieux la logique !

  4. Analyse intéressante et documentée, rien à dire là-dessus évidemment. Mais sur les conclusions que tu en tires je me permet d’émettre deux nuances :
    1 – D’après mon expérience je peux très bien « sortir des sentiers battus » sans que ce soit préjudiciable : sans que je perde d’abonnés. Dans les thumbnails de mes vidéos que tu montres on voit notamment un shred du générique d’Extrême Limite, le genre de vidéo WTF sur laquelle je me fais plaisir et qui est « peu » vu (90k vues de mémoire). La vidéo qui a suivi est une Expérience Musicale qui a dépassé les 600k vues. En gros j’ai un nombre de vues qui n’est jamais constant mais pour autant je ne perds pas d’abonnés quand je poste des délires perso.
    Meilleur exemple : ma vidéo la plus vue de tout les temps est une reprise (chronologique et expérimentale) de Daft Punk, et honnêtement j’étais persuadé que je ferai un bide tellement c’était original et personnel. La seule bonne raison de poster une vidéo est que l’on aurait envie de voir cette vidéo et qu’elle n’existe pas encore
    2- le nombre de vues des vidéos ne dépend heureusement pas uniquement de l’algo YouTube, et je pense même que la première source de vue est le partage sur les réseaux sociaux, qui récompense soit la qualité, soit la viralité (voire les deux).

    Et là c’est aussi à l’internaute (qui est prescripteur/trice, même à petite échelle) de choisir les contenus qu’il/elle met en avant. Comme dirait ce bon William James « Act as if what you do makes a difference. It does »

    • Marie Camier-Théron

      20 juillet 2016 at 11 h 01 min

      Merci pour ton retour d’expérience PV 🙂 C’est vraiment un fonctionnement super nébuleux !
      Et je suis d’accord avec toi, la diffusion sur les réseaux sociaux joue un vrai rôle sur le nombre de visionnages de la vidéo.

      • Analyse intéressante.

        Justement, par rapport à ce que dit PV Nova, on trouve des collectifs qui sortent des contenus de qualité, originaux et recherchés, parfois onéreux (même si ça ne rivalise pas avec les coûts des prods télévisuelles ou cinématographiques), qui font quand même quelques millions de vues par vidéo (sudio B et Golden M.).
        Bon, là j’ai pris peut-être un mauvais exemple puisque c’est des regroupements de vidéastes déjà connus auparavant, ce qui leur a permis à mon avis de se lancer assez rapidement.
        Mais il y a encore autre chose. Ça démarre comme une sorte de série sur un concept qui a fait ses preuves à l’étranger, puis ça devient plus rare, plus recherché, puis beaucoup plus rare, beaucoup plus recherché. Et pourtant, ça marche toujours. Que dis-je, ça cartonne plus que jamais (Antoine D.).
        Si on part du côté de certaines chaînes anglo-saxones, c’est des nombres de vues en dent de scie, alors que chacune d’elle produit un contenu relativement linéaire, sans grand surprise, sur presque toutes leurs vidéos (braille skateboarding, devin super tramp et Dan Bull par exemple).

        Les chaînes auxquelles je pense sont bien implantées et engrangent des millions de vues, mais aucune ne semble réagir de la même façon.
        Ma conclusion personnelle est que Youtube touche un public tellement vaste qu’il est très difficile de dire qu’il fonctionne de telle ou telle façon. Et je pense que ça s’applique au reste du web d’ailleurs. Ça ne va ni dans la mauvaise voie ni dans la bonne selon moi, et si tout va bien, ça devrait continuer à évoluer de manière inattendue. Je croise les doigts en tout cas.

  5. Moi y’a un truc que je ne comprends pas, pourquoi le féminisme pointe toujours son nez? Surtout quand on voit blabla c’est un homme qui est en tête en terme de cuisine… Donc la cuisine c’est fait pour les femmes?

    Y’en a vraiment marre que les féministes ramènent tout aux femmes…(surtout quand on commence à s’intéresser à ce qu’elles disent et qu’on se rend compte qu’elles d’auto-décridibilisent)

    J’ai pas l’habitude mais article nul sur plein de points. Arguments faux….
    Bref c’est un torchon qui se croit objectif mais qui ne l’est pas du tout… (bon je note quand même un petit essai en terme d’objectivité, mais tel n’est pas le cas)

Laisser un commentaire

Votre adresse email apparaitra.

*

© 2017 Dans Mes Internets

Theme by Anders NorenUp ↑