permis internet

La nouvelle a fait des remous dans le petit univers de l’éducation aux médias en France… L’assureur AXA et la Gendarmerie nationale se sont associés pour une campagne de sensibilisation de taille : le « permis internet ». Coup de com’ réussi puisque début décembre, la nouvelle était relayée par France tv info, le Point, le Figaro, le Huffington Post et d’autres adeptes des nouvelles à sensation, esclaves du beeeuz.

Dis papa, c’est quoi cette bi… bouteille de lait ?

Le principe ? Un mini site et des interventions en classe de CM2… opérées en partie par des gendarmes en uniforme. Des gendarmes, qui nous n’en doutons pas, ont autant d’expertise des réseaux que j’ai de compétences pour greffer un coeur de lama à une chèvre tibétaine. Heureusement, le Fig nous explique la démarche : « Axa Prévention a fabriqué 37.500 kits qui seront distribués aux enseignants. La campagne est organisée en quatre temps : un gendarme se rend dans une classe pour discuter avec les élèves et leur poser des questions sur le degré de fréquentation d’internet, il donne ensuite un kit à l’enseignant. Ce dernier dispensera trois ou quatre cours de 45 minutes via notamment des DVD, montrant des témoignages d’enfants ayant eu des soucis avec internet (harcèlement, mauvaise rencontre, vidéos pornographiques, etc). »

Déjà, venant des mecs qui sont les victimes de la plus vaste tentative de phishing de France, il y a de quoi loler. virus-gendarmerie-nationale

Mais le problème ne se pose pas uniquement sur la forme. Les critiques qui visent cette démarche sont nombreuses. La FADBEN (Fédération des enseignants documentalistes de l’éducation nationale) les résume dans un communiqué : « Il est important de sou­ligner qu’on ne peut se satis­faire d’usages normés sur l’effet de peur qui vien­draient, seuls, légi­timer le déve­lop­pement d’un souci de pro­tection dans un cadre sco­laire. En effet, contre une approche stric­tement anxiogène basée sur la peur du Mal, très basique en ce qu’elle s’adresse à l’instinct, la FADBEN défend, tout comme les grands acteurs du monde éducatif, une approche péda­go­gique intel­li­gente : la réflexion autour des usages plutôt que leur for­matage, l’appropriation des notions asso­ciées aux usages numé­rique plutôt que leur cadrage moral. » 

Une méthode alarmiste que je dénonçais déjà il y a plusieurs mois dans un billet sur ce blog, en vain.

Permis de faire flipper s’il vous plait

Pour comprendre plus précisément les enjeux de ce « permis internet », revenons sur ses fondements. En 2012, AXA Prévention diligentait une étude Ifop sur le thème des « risques du numérique ».

Sans surprise, les questions tournent autour des « incidents numériques », de la « crainte » des utilisateurs, leur « vulnérabilité »… Qu’internet soit perçu comme un outil positif ne semble pas être une éventualité. Pour la neutralité et la méthode scientifique qui n’influence pas les répondants, on repassera.

Et donc en bon citoyen, Axa propose aux compatriotes français d’éviter tous ces risques de viol sur l’internet grâce à ce formidable programme civique, destiné aux parents et aux enfants. Quelle belle histoire. Qu’ils ont un grand coeur, chez Axa.

Un coeur aussi grand que leur portefeuille, sans aucun doute. Car derrière ce permis internet imposé à nôs ênfânts se trouve une offre d’assurance : la « Protection Familiale Intégr@le, la 1ère assurance contre les dangers d’Internet ».

assurance axa protection proches

Pépère, on assiste donc à l’entrée du lobby Axa dans les salles de classe, qui, non content de laisser les associations compétentes faire leurs interventions, truste le champ de l’éducation au numérique… et le monétise. Un tour de force soutenu par le ministère de l’éducation nationale qui cautionne ces interventions en milieu scolaire nécessitant une autorisation

Ô grand quiz, révèle-moi tes savoirs

Mais trêve de bavardages. Si dans la forme, ce permis ressemble à une mauvaise blague, le contenu a peut-être été élaboré par des personnes qualifiées dont le travail mérite une gratification.

(Espoir. Espoir. Espoir.)and its gone

Prise d’une soudaine conscience journalistique, j’ai donc tenté l’aventure et j’ai perdu 30 minutes de ma vie virtuelle afin de vous livrer un aperçu du quizz que les élèves de CM2 auront l’honneur de passer.

7 catégories composent le quizz disponible sur permisinternet.fr, elles sont complétées par 4 « séquences d’apprentissage » et 4 témoignages par des enfants/adolescents qui ont connu une mésaventure.

Jouons ensemble. J’ai fait 5 captures d’écran tirées du mini-site. Elle relèvent d’un certain degré de WTF. Essayez de déceler l’élément « wuuuut » (= un détail qui vous fera tiquer et provoquera une exclamation proche du ‘what?’ anglais) de la capture avant de lire la soluce en dessous (et ne trichez pas, petits coquins !). Vous êtes prêts ? C’est parti !

1) MDP FDP

bon mot de passe

faux norman(J’assume le gif de Norman. Oui.)

C’est la leçon de base sur la protection des données sur internet. Pour créer un mot de passe efficace, rien ne sert de mêler des chiffres et des lettres sans sens. La meilleure méthode est d’utiliser des phrases longues composées de mots simples.

>> Les explications ici

2) Eva Button

eva 11 et 13 ans

button

Comme par magie, Eva, 13 ans selon la vignette de la vidéo, a désormais 11 ans et est un garçon puisqu’elle a été « manipulé ». Un enchantement digne de Benjamin Button. (#FAIL)

>> La preuve ici (cliquer sur « témoignages » à droite)

3) Je.

Rien compris

hugh laurie wut

Et donc là, c’est le moment où on ne comprend plus rien. ‘Fin vous, je sais pas, mais en tout cas, moi, j’ai rien compris.

4) RT si tu veux dormir en 3D, fav si tu préfères le footing

RT

drugs

De toute évidence, la drogue fait des ravages parmi les préparateurs de quizz qui partagent avec nous des expériences inédites.

5) Sur Internet comme dans la rue

ruue

kim possible

Le petit « rapport-avec-la-choucroute » est demandé par sa maman à l’accueil du blog, le petit « rapport-avec-la-choucroute », merci.*

Imagine all the people (of internet)

Vous l’aurez compris, ce coup de com’ a matière à être critiqué. Bien que nous partagions avec le « permis internet » la volonté d’éduquer les publics au numérique, les méthodes utilisées ne font pas l’unanimité. Car ce qui est recherché pour certains, ce n’est pas la réduction des risques par la peur, mais bien le développement de l’esprit critique.

Au delà de toutes ces critiques sur le fond et la forme, c’est la perception que l’on a des enfants qui diffère. Ainsi, si le dialogue intergénérationnel peut être une partie de la solution, la surveillance ne l’est pas. Quelle place prend la liberté des adolescents dès lors que des adultes gèrent leurs identifiants et mots de passe, ainsi que le suggère Axa dans ses « Conseils aux parents » ?

Bref, pour conclure, écoutons simplement la voix de la sagesse :

Et laissons les personnes qualifiées faire leur travail.

* Lorsqu’une phrase est sortie de son contexte ou est composée de deux éléments sans rapport direct, on peut dire qu’elle « n’a aucun rapport avec la choucroute ».
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