Photo d’Aylan : peut-on combattre une blessure d’information ?

La photo du corps du petit syrien Aylan a bouleversé les Français. Sur internet, le 3 septembre, impossible de passer à côté du cliché du cadavre échoué devenu le symbole des réfugiés.

Je ne reviendrai pas sur ce que cette photo a provoqué. Les débats interminables sur l’éthique journalistique (fallait-il la publier ?), les tribunes fades dénonçant la tiédeur des réactions gouvernementales, la propagande complotiste d’extrême droite, les annuaires recensant les initiatives en faveur des réfugiés… Tout ça s’est succédé par bribes, en mode brouillon, sans aucun goût dans ma TL, sur Facebook, sur Twitter, sans que je n’arrive à mettre un mot sur les raisons de mon indifférence.

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L’indifférence. C’est proprement et honteusement ce que j’ai ressenti en voyant cette photo une fois, 3 fois, 25 fois sur mon flux d’actualité. J’ai assisté passivement à un ballet numérique de personnes en état de choc qui se sont indignées, se sont engagées, se sont exprimées pour exorciser.

Je m’indigne facilement. Pourtant, cette fois-ci, j’ai constaté avec pas mal d’effroi mon sang-froid face à l’information. Sentiment horrible. Alors que se succédaient les réactions empathiques, pendant que certains s’imaginaient « à la place de », je n’ai cessé de me demander pourquoi j’évitais à tout prix de ressentir quoi que ce soit.

Comment les médias nous blessent

Ce cliché terrible, érigé en symbole d’une catastrophe humanitaire dont certains viennent tout juste de prendre conscience, ce cliché nous a profondément, indubitablement traumatisés.

La photo d’Aylan a provoqué une blessure d’information. Cette blessure d’information, Jacques Gonnet l’a théorisée en 1999 dans son ouvrage « Les médias et l’indifférence », introuvable dans le commerce. Et pourtant tellement d’actualité. En décortiquant des témoignages d’étudiants d’un point de vue psychanalytique, Jacques Gonnet a constaté les expériences de désarroi que provoquent les médiatisations de la souffrance. Il s’est alors intéressé aux conséquences de l’exposition à des images violentes : pourquoi engendrent-elles parfois l’indifférence ? Comment certaines personnes puisent-elles la force de transformer le désarroi en un engagement humanitaire ou local ?

Une image imprégnée

Je sais pas vous, mais moi l’image d’Aylan, je n’arrive pas à la zapper. Ça y est, elle est scotchée contre mon gré dans une partie de ma mémoire, mais genre avec un gaffeur surpuissant tartiné de glue. Je ne voulais pas la voir. Mes contacts et les médias m’y ont forcée. Je leur en veux un peu pour ça.

aylan ulysse bagdadCar je n’avais pas besoin de voir cette image pour m’imprégner du désespoir nécessaire qui amène à risquer sa vie dans une embarcation clandestine. Là-dessus, Eric-Emmanuel Schmitt avec son Ulysse From Bagdad s’en est chargé il y a quelques années en contant le périple de Saad, un jeune Irakien qui tente de fuir au Royaume-Uni. Un roman qui devrait être dans le programme de l’éducation nationale tant il décrit avec sensibilité les tourments des réfugiés d’aujourd’hui.

Un filtre « photosensible » sur internet est-il possible ?

La vérité, c’est qu’Internet ne saura jamais filtrer. Pourquoi Facebook nous censure-t-il « L’origine du monde » mais nous confronte à des images comme le massacre d’étudiants kenyans ou les conséquences du naufrage funeste d’un bateau clandestin ? Où est l’option « Désactiver les images insoutenables » ? Planqué dans « Paramètres de confidentialité » ?

À l’heure où les géants du web n’ont jamais collecté autant d’informations sur nous, nos envies, nos vies, nos agissements, les voilà tout bonnement impuissants, dans l’incapacité de filtrer les informations qui heurteraient notre sensibilité. Pourtant, personne ne pointe ce constat d’échec.

Comme si on nous envoyait ce mémo ironique : « Oh, ne vous en faites pas, le porno bourré de stéréotypes et les fictions violentes, on s’occupe. Par contre, niveau drame humain réel, les gars, démerdez-vous, c’est pas notre came. »

J’en viendrais presque à préférer la télévision. Au moins, David Pujadas y a l’obligation d’avertir que des images violentes peuvent heurter ma sensibilité. Au moins, je peux zapper.

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1 Commentaire

  1. Oui c’est tellement ça !
    Les médias ne respectent pas la sensibilité des personnes.
    Pourquoi on ne peut avoir un avertissement à la Pujadas avant chaque image et chaque vidéo ?
    Ce n’est pas compliqué de mettre un commentaire et le sujet avant un lien cliquable qui révèle la vidéo ou l’image, sur Facebook ou ailleurs !
    Je trouve par exemple que L214 (association d’éthique animale) le fait bien, contrairement à PETA (US), dont le fil d’actu FB est rempli de vidéo d’animaux martyrisés, qui se lancent toutes seules, horrible !
    Il y aura toujours la question de la limite, des gens sont beaucoups plus sensibles que d’autres et à différentes choses. Mais ça ne coute rien de mettre un commentaire ou un avertissement et de ne pas imposer les images.

    Mais j’en ai marre d’être inondée d’image.
    Merci en tout cas, ça permets d’expliquer nos sentiments et de déculapabiliser un peu. Parce que moi je n’ai pas besoin d’images tout le temps pour savoir comment les choses sont horribles et vont mal. J’ai pas besoin de m’en rappaler, il suffit d’écouter ses proches, descendre dans la rue et s’informer un peu (avec ou sans images ^^).

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