Dans mon dernier article sur YouTube, j’ai abordé brièvement l’univers dans lequel les vidéastes évoluent. Mais aucun d’entre eux ne gagnerait sa vie si les communautés ne s’appropriaient pas leurs créations.

Les fans qui-sont-ils-et-quels-sont-leurs-réseaux. Tentative de réponse.

Des communautés virtuelles encore plus vieilles que ton grand-père

Dans l’histoire de l’humanité, les communautés ont toujours existé. Mais depuis une quinzaine d’années et l’avènement d’internet, leurs interactions sociales ont été considérablement facilitées.  Les chercheurs qui étudient la « sociologie des communautés virtuelles » font remonter les premiers échanges au 17ème siècle. À l’époque, l’abbé Marin Mersenne avait mis en place un réseau postal entre 200 savants en Europe.

c19d1bb8Peut-être que l’abbé envoyait des gifs en disant « ABONNE-TOI » à la fin,
on saura jamais.

Le concept de suiveurs n’est donc pas récent. Dans le monde des vidéastes, il se matérialise aujourd’hui avec des likes, du follow et des abo. Les fans se retrouvent sur plusieurs types de supports :

Souvent, les vidéastes choisissent de cadrer les échanges de leur communauté en créant eux-mêmes les supports de discussion. Lorsque ce sont les fans qui créent le support, ils modèrent le contenu grâce à l’intelligence collective ou désignent plus ou moins implicitement une personne modératrice.

Qui sont ces fans ?

Seul.e.s les créateurs et créatrices de contenu sur YouTube ont accès à la démographie de leurs communautés. Mais en recoupant les informations, on peut rapidement dégager des conclusions sur l’identité des suiveurs et des suiveuses. Les personnes les plus consommatrices de ces vidéos ont entre 12 et 30 ans. En voici quelques types illustrés :

  • Les silencieux. Beaucoup de jeunes consomment ces vidéos par habitude, sans jamais se manifester. Il suffit de faire le ratio entre le nombre de vues et le nombre de commentaires ou de partages pour réaliser qu’ils sont la tendance majoritaire. La dernière vidéo de Golden Moustache comptabilise ainsi près d’un million de vues pour moins de 1800 commentaires.
  • Les ravis. Ces fans-là, on en souhaiterait des milliers. Ils sont bienveillants, encourageants et bon public. En voici un exemple sur la dernière #Emifion en live de Sophie-Marie Larrouy et Navie pour MadmoiZelle.ravis youtube
  • Les illustrateurs. Ces fans sont eux aussi des créatifs et leur talent est souvent sous-évalué. Armés de tablettes graphiques ou de scanners, ils envoient directement leurs illustrations à la personne qui les inspire.

norman dessins youtube

  • Les copieurs. Ceux-là poussent le délire tellement loin qu’ils veulent tout faire comme leur idole.

tuto coiffureApparemment, avoir les mêmes cheveux que Raphaël Descraques
est un but de vie pour Maël

  • Les stalkers. Les stalkers, ce sont celles et ceux qui fouillent plus ou moins discrètement dans la vie des vidéastes pour en savoir un maximum.

stalker youtubeIci, une amatrice d’architecture d’intérieur commente une vidéo de Cyprien

  • Les drogués. Souvent en manque et dans de rares cas agressifs, ils ont apparemment besoin de leur dose de vidéos pour survivre. Alors qu’aucun contrat ne les lie aux vidéastes, ils se positionnent comme des consommateurs exigeants et pressés.

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  • Les charmeurs. Tkt c pa pour pecho (mé un pe). Les charmeurs envoient des messages empreints de séduction au créateur ou à la créatrice, comme ici, un message destiné à Vesper. Et c’est souvent creepy.

charmeur vesper

  • Les trolls.  Les trolls ne sont là que pour tout détruire sur leur passage. Ils s’attaquent souvent aux femmes sur YouTube et se contentent souvent de copier-coller toujours les mêmes phrases sur « LES FÉMINISS ».

troll ginger forceUn commentaire rempli d’amour sur la vidéo de Ginger Force
traitant du viol et des violences conjugales

Et dans un registre plus léger :

  • Ceux qui demandent « c’est quoi la musique à 3’40 ? »

Capture d’écran 2015-04-12 à 15.18.53

  • Ceux qui partagent sur Google+ et qu’on comprend pas

g+

  • Ceux qui écrivent « Prems » ou « First »
  • Ceux qui sont « mdr XD a 1’10 »

L’illusion de la proximité avec les vidéastes

Vous pensez encore que les jeunes sont des digital natives en lisant tout ça ? Parce que moi bof. Sur YouTube, leur manque de maitrise du numérique t r a n s p i r e. Un soir, je suis tombée sur le live d’une adolescente qui téléphonait à quiconque lui envoyait son numéro de téléphone. Résultat, plusieurs milliers de jeunes chattaient sur sa vidéo et une petite centaine envoyait son 06 de façon publique toutes les 5 minutes. Pour la protection des données, on repassera.

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ces pratiques.

Tout d’abord, en choisissant de se montrer face caméra, les vidéastes jouent la carte de la proximité. La personnification, le fait de se montrer et de nommer sa chaine avec son nom et prénom créent un sentiment inéluctable d’intimité avec les suiveurs. Et les créateurs et créatrices de contenus sur YouTube auraient tort de s’en priver puisque cela fonctionne. Leurs communautés de fans sont fidèles. Même déçues par une vidéo, elles reviennent à la suivante.

Les barrières sautent également très vite car les fans peuvent rapidement s’identifier aux vidéastes dont ils partagent souvent la tranche d’âge et les expériences de vie. Il suffit de regarder quelques productions pour réaliser qu’une personne humaine de type tout à fait normal se trouve derrière la caméra. Les vidéastes ne sont pas des super-héros (no offense dudes, j’adore ce que vous faites), ils et elles sont comme vous et moi, la maitrise technique et culturelle en plus. Cela explique parfois que des fans soient particulièrement exigeants. Tout parait si simple : pourquoi ne pas faire mieux ou plus encore ?

L’illusion de la proximité s’explique aussi par l’existence de nombreux canaux de communication avec les vidéastes. Un simple mail, tweet ou commentaire peut appeler une réponse de leur part. Ils deviennent donc très vite accessibles. Beaucoup plus qu’Emma Watson.

emma watsonOk mais rep a mon tweet stp Emma

Le cadre qui est choisi pour les podcasts est également loin d’être anodin. Lorsqu’Antoine Daniel ou October21 tournent des vidéos dans leurs chambres, tous deux invitent leurs fans dans leur intimité. Je n’ai besoin de revenir sur la symbolique de la chambre, je pense qu’on y fait tous les mêmes choses (dormir, ce qui est très intime, surtout si vous avez la même tête que moi au réveil #flawless) (quoi d’autre ?). Ginger Force en a fait les frais lorsqu’un de ses suiveurs lui a dit sans se démonter : « J’ai une tante sur Lyon, la prochaine fois j’essaierai de passer chez toi ! ». Celui-ci considérait qu’en montrant son appartement dans ses vidéos, elle pourrait laisser sa communauté rentrer physiquement chez elle.

Voilà comment certains suiveurs en viennent à proposer des chemises à des créateurs de contenus parce qu’ils portent « tout le temps les mêmes dans les vidéos », comme c’est arrivé récemment à Thomas Hercouët de L’Originale.

chemiseEt d’ajouter « Je dis pas que t’es pauvre loin de là, mais tu veux pas essayer chemise noire et pull bleu? (c’était ça ma question XD) »

Malheureusement, on réalise aussi que tous les suiveurs ne sont pas bienveillants. Dans mon prochain article qui clôturera cette série sur YouTube, des vidéastes et leurs proches témoigneront sur le harcèlement qu’ils subissent parfois en ligne.

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