Me forcer à être improductive.

« Tu retournes encore au Japon ? »

Cette réaction, je l’ai eue à peu près toutes les fois où j’ai parlé de mon prochain décrochage. « On dirait que tu as eu un coup de cœur ! » Ou… que deux villes n’ont pas suffi à rassasier ma curiosité, que nulle part ailleurs je n’ai su déconnecter aussi profondément, sans que le manque et les habitudes ne s’invitent dans mon voyage.

Assise sur un banc à contempler un lac entre les montagnes, ma sérénité est vite éclipsée par un remords : là maintenant, je ne crée rien pour la postérité.

La productivité s’immisce dans nos vacances et nous nous en amusons.

Qui aura les plus belles stories ? Combien de pays as-tu gratté sur la carte du monde qui trône fièrement dans tes toilettes ? Combien de pas ton appli de suivi a-t-elle décompté ? Où en est ton streak de méditation ? Combien de cases as-tu coché sur ta bucket list ? Combien de billets de blogs as-tu écrit pour prouver que tout ça, tu le fais avant tout pour ton « développement personnel » ?

La compétition n’a pas que du bon. Prise dans le tourbillon social, dans ma quête de l’expérience la plus originale et la plus instagramable, j’oublie pourquoi je suis venue ici. Je compare mon séjour aux autres, à ceux dont l’herbe est toujours plus verte, le ciel toujours plus radieux, l’hôtel toujours plus confortable.

Je me suis prise au jeu. L’an passé, j’ai écrit un billet de blog par jour de voyage, un peu pour contrer la solitude, bercée dans l’illusion du partage utile.

La société de la productivité aura même réussi à rentabiliser nos congés.

Alors, décider que tout n’a pas nécessairement besoin d’être utile, c’est disrupter.

C’est ce que font nos parents depuis des années. Réserver ce même appart de vacances, acheter une glace dans la même rue commerçante de la même ville balnéaire, s’étaler des heures sur la même plage en contemplant les mêmes vagues imperturbables. Et toujours s’enthousiasmer, toujours revenir.

On regarde avec tendresse nos ainés retourner dans le carcan des habitudes et on leur demande, perplexes : « Tu n’as jamais envie d’aller voir ailleurs ? ».

Mais pourquoi aller voir ailleurs quand c’est ici qu’on est bien ?

On oublie que sortir de son quotidien est une gymnastique spirituelle à laquelle tout le monde est loin d’aspirer. Et tant mieux.

Prise dans mon quotidien, j’aime bien provoquer de l’inconfort, rappeler à mes tripes, à ma tête et à mon cœur, que tout est impermanent. Ne t’habitue pas à ce que tu as car demain ça ne sera peut-être plus là.

Alors de l’autre côté du monde, pour changer mes habitudes, j’essaie d’être improductive.

Et entre deux respirations, d’oublier mes aspirations.

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