“Oh non, pas encore un article sur ces “youtubeurs” qui font leur beurre sur le dos des abonnés !”

Non.

Dans ce billet plus politique que les précédents, j’ai envie d’écrire sur la précarité des moins de 30 ans. Sur la pression de la société française sur ses jeunesses. Et sur le profit qu’en tirent des entreprises comme Google à travers YouTube.

Le rêve YouTubien

C’est cette vidéo de Dany Caligula qui m’a mis la puce à l’oreille.

Au milieu de toutes ses réflexions pertinentes, il demande :

“Trouvez-moi un meilleur Eldorado, où on peut vous promettre de l’argent et du succès de manière assez extraordinaire et assez rapide pour peu que vous soyez assez malin pour en comprendre les codes.”

En s’installant dans le paysage médiatique français, YouTube ne s’est pas contenté de lisser les contenus éditoriaux, il a également importé des États-Unis un vieux concept : le rêve américain. Sauf qu’ici, le rêve américain a changé de forme.

Selon Dany, les nouveaux créateurs de vidéos sur  YouTube s’appuient sur la même idéologie du succès : ils recherchent « soit la stabilité financière ou la réussite financière, soit de l’attention”. Plus besoin d’aller à New York pour s’épanouir dans une vie meilleure, plus riche, où tout est possible.

Dans le rêve américain YouTubien, il suffirait de se procurer une caméra, un micro, un trépied et de faire des tops. Plein. De. Tops. Parce que ça plaît aux algorithmes de YouTube qui met en avant ces contenus auprès des utilisateurs. Pratique pour avoir des abonnés facilement. Et dès lors qu’on monétise sa chaîne ou qu’on propose aux abonnés un système de dons, l’argent salvateur commence par arriver.

En fonction du nombre d’abonnés et du type de prestation demandé, certain.e.s vidéastes se voient proposer d’importantes sommes d’argent par des marques. De grosses chaînes sont régulièrement sollicitées pour couvrir des événements à l’international contre des montants hallucinants (jusqu’à 30 000€) (EDIT : mon petit doigt m’a dit que pour certains « Youtubeurs », on parle d’une centaine de milliers d’euros). Le plus souvent, les vidéastes sont invité.e.s à des conventions pop culture aux États-Unis sur les jeux vidéos ou l’univers des comics.

Disons-le franchement, il faut une volonté de fer et des principes en béton pour laisser glisser une telle opportunité.

Il faut vivre ou survivre, être heureux ou malheureux

Mais pour la majorité des vidéastes, quand on parle de revenus sur YouTube, on est plutôt autour de 100 euros, 200 euros, 1000 euros. Des petites sommes qui aident à payer les courses du mois ou le loyer quand on est étudiant.e, comme Dany le raconte dans sa vidéo.

“Avant de faire des vidéos sur YouTube, j’étais étudiant de philosophie à Montpellier. Je gagnais 240e de bourse par mois, je vivais dans une chambre universitaire du CROUS de 9m2 avec un colocataire parce que je n’avais pas les moyens (et lui non plus) de payer en entier. J’avais travaillé tout l’été pour avoir des économies tout au long de l’année et pourtant, très vite, je me suis retrouvé à court. Je n’avais plus de quoi m’habiller, je n’avais plus de quoi manger à ma faim et il a fallu que j’attende d’ouvrir mon compte Tipeee pour redécouvrir ce que c’est de manger à ma faim. Si je n’étais pas en train de vous parler à l’heure actuelle, 5 ans après, je serais toujours dans la même galère financière.”

Une petite bourse de 240€ par mois pour payer son loyer, ses courses, ses fringues, son matériel, ses sorties. Heureusement pour Dany, les dons de ses visionneurs l’aident aujourd’hui à vivre correctement. Mais son histoire est loin d’être un cas isolé.

Selon une étude de l’Insee de 2011, un peu plus de la moitié des personnes pauvres a moins de trente ans.

Depuis des années, les soupes populaires et autres restos du cœur voient affluer des populations de plus en plus jeunes.

Sur les campus, les initiatives d’épiceries solidaires et de paniers repas se multiplient.

Les jeunes quittent de plus en plus tardivement le foyer familial… Et ils y reviennent. En 2013, selon un rapport de la Fondation Abbé Pierre, les 18-25 ans représentent 71 % des majeurs vivant chez leurs parents ou grands-parents.

Selon l’Observatoire de la Vie Etudiante, 45% des jeunes ont un travail à côté de leurs études. 1 étudiant.e interrogé.e sur 2 estime cette activité “indispensable pour vivre”. Ou devrait-on dire : pour survivre.

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Dans le pays de la « priorité jeunesse » , un.e jeune sur quatre est sans emploi.

Et quand les moins de 30 ans trouvent un emploi, ils peuvent s’estimer heureux d’y être à durée déterminée et pour un salaire minable ou sous-estimé.

Bref, bien que notre génération soit marquée par des profils et des expériences très différents, on est à peu près tous d’accord sur une chose : les politiciens, les médias et la société ne nous vendent vraiment du rêve sur notre présent ou notre avenir.

Culture pub, culture pauvre

Maintenant que le contexte est posé, revenons-en à notre problématique : pourquoi certaines personnes acceptent-elles de faire de la publicité sur leur chaîne, même lorsqu’elles sont de ferventes utilisatrices des bloqueurs de publicités sur internet ?

Et surtout, quand on enquête sur « l’industrie des Youtubeurs », est-ce qu’on ne se gourre pas un peu de cible en s’en prenant aux vidéastes qui ont recours à la publicité et aux placements de produits ? En mettant en parallèle ces pratiques avec les situations socio-professionnelles des jeunes français, on comprend rapidement que les placements de produits sur YouTube ne représentent que la partie immergée de l’iceberg.

YouTube et ses partenaires comme les networks, les groupes culturels et médiatiques et les marques ne font que reproduire et profiter d’un système violent et dégradant qu’une partie de la jeunesse subit de façon impuissante.

Pire, YouTube semble tenir un double discours sur les jeunes. D’un côté, aucune autre plateforme ne peut se vanter d’avoir permis à quelques centaines de moins de 30 ans de gagner rapidement en autonomie, en notoriété et en confiance en soi. Mais d’un autre, elle impose aux millions de créateurs un système précaire, qui rémunère au lance pierre et à la « méritocratie » (plus tu publies, plus tu gagnes des abonnés, plus tu es rémunéré.e) qui ne tient pas compte des spécificités de cette période instable de la vie.

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Bien entendu, YouTube se défendra toujours de participer à un tel système. Pour eux, le problème vient des marques et des annonceurs qui dictent leurs règles financières.

Travailler sur internet n’entraîne que peu de valeur, beaucoup de personnes continuent à croire que les travailleurs du web n’ont pas un “vrai travail”. Pas étonnant puisque c’est ce que les marques nous font croire depuis des années en bradant les tarifs publicitaires sur internet. Pour une même publicité diffusée sur un canal influent sur internet et à la télévision, le prix décuple facilement. C’est dans ce contexte que de nombreux jeunes créent donc sur internet, en intériorisant que leur travail est « plus cheap », au rabais. Mais pendant que les créateurs galèrent, qui capitalise ?

Sur YouTube comme dans la société, on nous prend pour des quiches

Sociologiquement, la jeunesse est un concept complexe à définir. Les chercheurs ne se contentent plus de dire “on est jeune de 12 à 25 ou 30 ans”, ils définissent aujourd’hui la fin de cette période par un ensemble d’expériences vécues (avoir un travail, s’installer, fonder une famille, etc.). La jeunesse a ceci de particulier que c’est un moment figé et mouvant à la fois : nous l’avons tous et toutes expérimenté mais nous n’y restons pas.

Si nous étions pessimistes, nous pourrions penser que c’est d’ailleurs pour cette raison que la vision sociétale des jeunes a peu de chance de changer dans les siècles à venir. Quand on est jeune, on revendique parfois notre droit à être reconnu et considéré comme un.e adulte mais quand on ne l’est plus, on devient vite indifférent.e aux expériences vécues par les “nouveaux jeunes”. Pour nous, c’est du passé, on en est sorti. Et pour peu qu’on n’y fasse pas attention, nous voilà transformés en vieux cons.

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Le problème de fond, c’est l’image que “les vieux” influents et dirigeants ont de « la jeunesse » : fainéante, trop exigeante, elle bouscule ou est passive, elle est dangereuse et à éduquer ou au contraire entreprenante et florissante. Cette jeunesse unique et standardisée qu’on nous vend dans les médias, il faudrait aussi s’en méfier car quand elle débarque dans un secteur ou une entreprise, elle passe son temps à ringardiser les vieux.

Alors quand YouTube laisse les rênes et devient une fenêtre médiatique de créativité et de financement pour les jeunes, difficile de ne pas être tenté.e. Parce que c’est peut-être un des seuls canaux que “les vieux” influents ne se permettent pas encore de juger ou jugent mal parce qu’ils n’y comprennent rien. Si en plus, ça permet “que jeunesse se passe”, pourquoi s’en passer ?

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