Au YouTube Space Paris, on
apprend, on partage, on créé, on vend

Début octobre, le géant Google a inauguré son espace parisien dédié à la création vidéo : le YouTube Space Paris. Accueilli comme le Messie par de nombreux vidéastes et par la presse, le YouTube Space promet monts et merveilles à ses utilisateurs. C’est vrai que son équipement a de quoi faire rêver : une salle de projection, une salle de montage, un studio de tournage avec fond vert, des caméras 360° capables de filmer en 4K, etc.

Fort de l’expérience de ses 6 autres Spaces disséminés un peu partout dans le monde, Google a rapidement fait du YouTube Space Paris une plateforme tournante de l’apprentissage de création vidéo sur internet. Les créateurs peuvent y suivre des ateliers thématiques (maitriser un logiciel de montage, développer son audience), récolter des conseils personnalisés de professionnels et participer à des projections et événements de networking, les Aperotubes.

Puisqu’on vous dit que c’est gratuit

D’après le Figaro :

« Tout ceci est mis à disposition gratuitement et garantit la publication de contenus de qualité sur YouTube. »

Enfin, vous savez ce qu’on dit. « Si c’est gratuit, c’est que c’est vous le produit ». Facebook a longtemps été le cas d’école pour illustrer cette idée.

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ATTENTION DEMAIN FACEBOOK DEVIENT PAYANT ! (non)

On vous a déjà expliqué pourquoi Facebook restera toujours gratuit ? Très simplement parce que nous offrons déjà à la firme américaine de précieuses données personnelles qu’elle s’empresse de revendre à très bon prix à ses partenaires commerciaux. Miam miam les big data.

Avec la machine de guerre YouTube, c’est la même histoire, sauf que les produits, ce sont les visionneurs mais surtout les vidéastes. J’avais déjà abordé la perception très marketing des « Youtubeurs » dans mon article sur Vidéo City Paris. Le simple fait que le grand public et les médias préfèrent le mot « Youtubeur » à « vidéaste » démontre parfaitement à quel point Google maitrise sa communication : le groupe dicte les tendances jusqu’à créer un néologisme. On n’a jamais dit d’un créateur de contenus sur France 4 qu’il était un France4eur. Ni d’une musicienne sur (feu) MySpace qu’elle était une Myspaceuse.

Les règles de YouTube

Comme le dit la vidéo de présentation du Space de Paris, les vidéastes peuvent créer leurs propres règles… Mais les conditions d’utilisation les enjoignent surtout à suivre celles de YouTube.

Pour pouvoir pénétrer dans l’enceinte du YouTube Space Paris, il faut montrer patte blanche. Officiellement, les vidéastes qui peuvent réserver le lieu doivent avoir plus de 18 ans et compter plus de 1 000 abonnements sur leur chaine. Il suffit de participer à l’atelier « Unlock the space » qui est alors l’occasion de signer un contrat d’utilisation du lieu qui, sans surprise, n’est pas accessible au grand public. YouTube connaît bien son public cible : la procédure est totalement gratuite et simple comme un formulaire Google Form. Pendant toute la démarche, les personnes intéressées sont guidées étape par étape, à grand renfort de tutoiement parce que eh, bon, on n’est pas bien entre nous ?

La mère Teresa des internets

Ahlala, ils sont sympas quand même chez YouTube, d’aider les jeunes créateurs comme ça, sans aucune contrepartie. Quoi de plus noble que de susciter des vocations, de faire monter en compétences les gens, de les faire sortir de leur isolement. Et ce leitmotiv. Apprendre. Partager. Créer. Apprendre. Partager. Créer. C’est limite un acte citoyen dis. Et c’est vrai que si j’étais une créatrice de vidéos, je serais sans doute la première à m’enthousiasmer que Google réponde à mes besoins  gratuitement, simplement en répondant à un Google Form et en signant un contrat.

Ils ne seraient pas des gros carotteurs quand il s’agit de payer leurs impôts en France qu’on leur donnerait bien une médaille de la légion d’honneur.

Pour Lance Podell, responsable mondial des YouTube Spaces interviewé par Le Figaro :

« Ces espaces permettent évidemment de fidéliser les créateurs à notre plateforme, mais cela leur bénéficie en retour. C’est positif pour tout le monde. »

Et il a raison. Avec son Space, YouTube se donne les moyens de récupérer de précieuses vues de la part de vidéastes prometteurs.euses dont les besoins en formation et matériel sont conséquents. Et vous savez ce qui se passe quand les vidéos tapent dans le million ?

youtube-money-o

YOUTUBE MONEY

Sans surprise, le créateur Gonzague – qui cumule pas moins de 172 millions de vues – acquiesce.

« YouTube, c’est avant tout l’école de la débrouille. Avec trois bouts de ficelle, on peut déjà faire des choses qui ressemblent au cinéma […] Avoir le soutien de YouTube est très important et valorisant. C’est une vraie reconnaissance. »

Google inaugure son YouTube Space à Paris, Le Figaro

Sauf que.

Sauf que si les géants du GRANCAPITALAMÉRIKIN faisaient dans la charité, on le saurait. Derrière l’implantation du YouTube Space Paris, il y a un marché colossal à saisir. Dans l’histoire des internets, il n’y a jamais eu autant de gens comme vous, moi et votre petit cousin persuadés de pouvoir se lancer sur YouTube du jour au lendemain pour en faire un gagne pain. Et pour cause, quand les médias s’intéressent un tant soit peu au sujet, leurs questionnements ne sont pas « qu’apporte ta chaine à la société et comment la transforme-t-elle ? » mais « combien de K tu pèses ? » (combien d’abonnés matent tes vidéos) et « combien tu gagnes ? » . YouTube rules.

Le constat est d’une tristesse absolue, mais quand YouTube mène la danse, ce n’est pas l’intention mais le chiffre qui compte. Au détriment d’une qualité éditoriale que certains vidéastes appellent de leurs vœux.

Les (vraies) règles du YouTube Space

Je n’ai malheureusement pas pu me procurer le contrat d’utilisation qui lie le YouTube Space Paris et les créateurs.rices de contenus. Dans la religion Google, la transparence et l’éthique ne sont pas de mise.

Si les ateliers et événements sont accessibles à tous les vidéastes, il faut peser 1 000 à 100 000 abo pour louer le studio à fond vert 1 journée par mois et plus de 100 000 pour en disposer jusqu’à 5 journées. La vidéo tournée au YouTube Space doit être obligatoirement postée sur YouTube, même s’il est également possible de la publier sur d’autres plateformes.

Une vidéo ne peut être tournée sur place que sous la condition d’avoir activé la monétisation sur sa chaine, ce qui revient à donner la possibilité d’afficher de la publicité sur ses vidéos. Attention, ça ne revient pas à monétiser toutes ses vidéos, il s’agit simplement d’en activer la possibilité, ce qui reste tout de même questionnable. Petite précision, les chaines des associations sont exemptes de cette condition. Enfin, pour chaque tournage dans le studio, les vidéastes doivent fournir des autorisations de droit à l’image pour toutes les personnes apparaissant dans la vidéo.

Mais même si ces conditions en disent long sur la stratégie commerciale de YouTube, il n’y a rien de plus dérangeant que la condition qui va suivre.

YouTube n’est pas très Charlie

De source sûre, l’intégralité des vidéos tournées dans le Space doivent être validées par YouTube avant leur publication. J’ai bien écrit « l’intégralité », et pas « seulement la séquence tournée au Space ». Dans le jargon journalistique, on appelle ça de la censure a priori : il s’agit ni plus ni moins d’une censure avant publication.

En gros, c’est comme si l’imprimeur de n’importe quel média papier, genre au pif Charlie Hebdo avait dit à la rédaction : « Écoutez, vous pouvez utiliser nos machines pour l’impression, par contre on va relire le numéro avant de l’envoyer à l’édition, ok ? ».

Si toute censure est problématique, celle-ci est évidemment la contrepartie de la gratuité de tous les formidables services offerts par le YouTube Space. Voilà donc érigé en modèle de vertu absolue un service clairement marketing où la liberté de création est remise en question. Pour quelles raisons morales une vidéo pourrait être censurée avant sa publication ? On n’en sait fichtrement rien. Et c’est bien là le problème : nous sommes un peuple particulièrement attaché à sa liberté d’expression et de création. Si demain, je tourne une vidéo anti-capitaliste, complotiste ou anarchiste au YouTube Space Paris, YouTube a les moyens de m’empêcher de la sortir. Le fera-t-il ?

Mais au fond, le problème est bien plus politique qu’il n’y parait. Pour les créateurs et créatrices de contenus vidéo sur internet, il n’existe aucune alternative crédible au YouTube Space Paris. Acceptons-nous sans ciller que la seule formation à la diffusion d’idées sur internet soit assurée par un acteur commercial alors qu’il s’agit d’un enjeu hautement citoyen ?

Quel acteur public ou privé peut aujourd’hui se vanter de fédérer autant de bonnes volontés ? Ne cherchez pas, la réponse est là. Aucun.

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3 Commentaires

  1. Ça pose aussi la question de la centralisation d’Internet. Le fait que la majorité du contenu vidéo actuel soit hébergé sur une seule plate-forme commerciale est problématique.
    On gagnerait à avoir un système décentralisé dans lequel on aurait soit chaque créateur de contenu qui héberge ses propres vidéos, soit une myriade d’alternatives à Youtube.

  2. Un utilisateur du YouTube Space ET du Studio Dailymotion :p

    11 janvier 2016 at 16 h 59 min

    Au-delà du titre presque putassier, l’article soulève des points intéressants mais regorge aussi d’approximations, voire de trucs plus ou moins faux.

    Tout d’abord, pourquoi évoquer la structure Alphabet qui n’a rien à voir dans ce gloubi-boulga. Bon, ce n’est qu’un détail. Ça me dérange plus quand la contrepartie de l’utilisation gratuite du studio, qui est de poster en retour la vidéo sur YouTube sans aucun droit de propriété ni d’exclusivité (donc potentiellement, partout ailleurs aussi), est présentée comme une sorte de truc caché ou de scandale honteux. Quoi de plus normal, en vérité ?

    Je passe doucement sur l’utilisation de l’expression « location du sudio » qui ne rime à rien, si ce n’est à justifier l’utilisation erronée du mot « vendre » dans le titre, et quelques formules un peu manichéennes qui cherchent à donner plus de poids au papier. Bon.

    Tu t’interroges sur la possibilité d’une censure a priori, et c’est sans doute la problématique la plus intéressante du billet. Sur ce sujet, dans les conditions d’utilisation du YT Space, Google affirme bien que le seul contrôle qu’il exerce est un contrôle légal : la vidéo ne peut être ni contraire aux législations du pays dans lesquelles elle est tournée, ni contraire aux CGU de YouTube (qu’on respecte logiquement déjà sur leur site, même si on tourne chez soi). Alors, on peut s’interroger sur leur bonne foi, se demander si les CGU parfois larges du site ne seront pas utilisées à des fins de censure à un moment donné, mais peut-être que cela aurait mérité d’être précisé dans l’article là encore. À ma connaissance, à l’heure actuelle, rien ne permet d’exprimer des doutes sur une utilisation abusive de ce droit de contrôle…

    Enfin, un truc qui m’a fait bondir : le billet prétend qu’il n’y a « aucune alternative crédible au YouTube Space Paris ». C’est juste faux, pour pas mal de raisons. On peut citer déjà le studio Dailymotion, à Paris également, qui fonctionne sur un modèle très similaire : accès gratuit aux créateurs, en contrepartie d’une publication sur le site, mais sans aucun droit de propriété ni d’exclusivité. Ce qui permet à certains créateurs d’aller tourner des vidéos là-bas, et de les publier sur YouTube quand même : le Joueur du Grenier l’a déjà fait, par exemple. Enfin, même à de petites échelles, lorsqu’on commence à créer de la vidéo, les alternatives ne manquent pas : on vit à une époque où il n’est pas si compliqué de commencer à créer chez soi, avec un bon rendu, avec un simple ordi et un smartphone. Avec le matos déjà à disposition ou pour un budget de moins de 100€ on peut déjà faire du DIY plus qu’honorable. Et ceux qui ont assemblé un peu plus de moyens (ils existent aussi) ont parfaitement la possibilité de louer n’importe quel petit studio s’ils le préfèrent. Contre espèces sonnantes et trébuchantes.

    • Marie Camier-Théron

      11 janvier 2016 at 17 h 32 min

      Merci pour ton commentaire, cher utilisateur anonyme 🙂

      Après renseignement, il apparaît en effet que j’ai fait une erreur en mentionnant Alphabet au lieu de Google, il me semblait que la filiale détenait YouTube, j’en ferai donc la modification a posteriori dans mon article.

      À aucun moment, je ne parle d’un quelconque scandale, encore moins lorsque je mentionne la condition de poster la vidéo sur YouTube, je suis désolée si ça a été compris ainsi.

      Je me défends également du caractère manichéen du billet, il me semble au contraire que j’y fais bien la part des choses et que j’aurais pu aller plus loin si j’avais voulu laisser transparaître un peu plus mon avis sur les méthodes du Space. Toutes mes allégations s’appuient sur des faits qui ne relèvent en rien du complotisme.

      Le but de cet article était d’offrir un contrepoids à tous les papiers encensant le YouTube Space sans questionner ses contreparties alors que certaines zones d’ombre me paraissent gênantes.
      Bien entendu -et je le dis clairement dans l’article- cet espace est un formidable laboratoire de créativité et il répond à un besoin croissant. Cependant, je ne pense pas que cela en fasse un modèle en la matière, contrairement à ce que j’ai pu lire ça ou là.
      Si le manque de transparence de ce système ne te fait pas ciller, et bien tant pis, nous ne sommes simplement pas attachés aux mêmes principes.

      Si les conditions du Space se calquent à celles de YouTube, pourquoi ne permet-on pas aux créateurs de poster leurs vidéos sans validation a priori, quitte à risquer un strike ? Mais encore une fois, rien de légal ne justifie une censure a priori. Aucune vidéo n’a encore été bloquée en amont de la publication pour le moment ? Tant mieux. Mais faut-il attendre que cela soit le cas pour le dénoncer ? Je ne le pense pas. Qu’elle soit exercée ou non, inscrire la validation a priori en condition est une censure.

      Enfin, je maintiens ma dernière affirmation : il n’existe pas d’alternative CRÉDIBLE au YouTube space Paris. Je connais en effet les alternatives que tu cites mais elles ne rivalisent pas avec la machine de guerre YouTube.
      Quant au fait de tourner dans sa chambre avec trois bouts de ficelle ou de louer un espace : ce n’est pas le sujet ici, même si cela reste la solution garantissant le plus d’indépendance éditoriale.

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